Pendant trente ans, l'Occident a cru que la puissance se mesurait en PIB, en porte-avions et en capitalisation boursière. Il avait oublié un détail: tout cela est fabriqué avec des cailloux. Les fameuses terres rares. Et ces cailloux, c'est quelqu'un d'autre qui les contrôle.

Alors, pourquoi cette course à certaines matières premières s'accélère-t-elle ? Parce que le monde a décidé de s'électrifier, de se numériser et de se réarmer en même temps. Une voiture électrique avale lithium, cobalt, nickel, graphite, cuivre. Un data center d'intelligence artificielle dévore de l'électricité et du cuivre par kilomètre.

Un F-35 embarque plus de 400 kilos de terres rares. Les missiles, les drones,les smartphones, en réclament chacun sa part. La transition énergétique, la révolution de l'IA et le retour de la guerre de haute intensité ont le même point commun : une dépendance minérale que personne n'a vue venir. 

Qui contrôle quoi ? D'abord la Chine, qui a eu l'intelligence et la patience que l'Occident n'a pas eues. Pékin contrôle environ 60 % de l'extraction mondiale des terres rares, mais surtout près de 90 % de leur raffinage. Le vrai pouvoir n'est pas dans la mine, il est dans l'usine qui transforme. Pendant que l’Occident fermait ses sites en se félicitant de vertus environnementales, la Chine achetait des mines en Afrique et en Amérique latine et bâtissait la chaîne complète. Elle a ensuite découvert l'usage politique de l'outil : restrictions d'exportation en 2025, avec pour seule concession une trêve arrachée dans le bras de fer avec Washington. Une trêve d'un an seulement. Quand on tient le robinet, on n'a pas besoin de crier.

Face à elle, les Américains ont brusquement retrouvé les vertus du capitalisme d'État. De la participation du Pentagone au capital d’entreprises spécialisées dans le secteur à l’accord minier avec l'Ukraine en passant par l’appétit affiché pour le Groenland et les droits de douane sur le cuivre. Donald Trump fait de la géologie comme il fait de la politique. C’est-à-dire sans complexes. Les pays détenteurs, eux, ont compris qu'ils n'étaient plus des fournisseurs mais des puissances.

L’Indonésie a interdit l'exportation de nickel brut pour forcer l'industrie à s'installer chez elle et domine désormais le marché. La République démocratique du Congo a suspendu puis plafonné ses exportations de cobalt, dans un pays où la richesse du sous-sol attire les milices de tous bords. Le Chili, l'Argentine et la Bolivie regardent leur lithium comme un levier. Et l'Europe? Eh! Bien, elle publie des règlements. Sa spécialité. Elle a compris le danger et elle a fixé des objectifs et commencé à chercher des fournisseurs alternatifs. Mais entre la décision politique, le financement, l'autorisation d'une mine et la construction d'une usine, des années s'écoulent. Dans une guerre économique où les autres investissent déjà, le retard réglementaire devient un handicap industriel. 

Pourquoi maintenant? Parce que trois horloges se sont mises à sonner ensemble. Celle de la demande, qui explose. Celle de l'offre, qui met dix à quinze ans à ouvrir une mine, alors que la crise, elle, n'attend pas. Et celle de la géopolitique. La mondialisation heureuse est terminée, et chacun découvre que l'interdépendance n'était pas une garantie de paix mais une arme en attente.

Et le pétrole, alors? Le pétrole et le gaz n'ont pas pris leur retraite, ils ont juste changé de rôle dans la pièce. Pendant qu'on s'extasie sur le lithium, les hydrocarbures continuent de financer les guerres et de les provoquer. La Russie paie son invasion de l'Ukraine avec ses barils et son gaz, et l'Europe, qui jurait de rompre avec Moscou, a surtout changé de fournisseurs. Le détroit d’Ormuz reste la gorge sur laquelle Téhéran pose la main chaque fois qu'il veut qu'on l'écoute. Les Houthis ne tirent pas sur les cargos de la mer Rouge par passion pour la navigation. Ils tiennent Bab el-Mandeb, et donc la facture du monde. Les drones ciblent les raffineries, les terminaux, les oléoducs. 

Le Golfe, l'Irak, la Libye, la Méditerranée orientale… partout où le sous-sol parle, les armes répondent. La transition énergétique, elle, ne supprime pas cette dépendance, elle l'ajoute à l'autre. Nous aurons bientôt besoin de pétrole pour faire tourner le monde d'hier et de cobalt pour construire celui de demain. Double vulnérabilité. Le pétrole a fait les guerres du XXᵉ siècle. Il fait encore celles d'aujourd'hui. Le lithium, le cobalt et les terres rares feront celles de demain, et probablement en même temps. La différence, c'est que cette fois nous étions prévenus. Nous avions simplement trouvé plus rentable de ne pas y croire.