En apparence neutre et apolitique, la monarchie britannique a appris, à travers les siècles, à exercer son influence de manière subtile, à l’abri des regards. Réticente à s’engager dans le débat public, la reine Elizabeth II a utilisé avec parcimonie cette influence, qui lui a principalement servi à protéger les intérêts et la réputation de la Couronne.

Pour les Britanniques, la reine était le meilleur ambassadeur du Royaume-Uni. (AFP)

 

La reine Elizabeth II régnait, mais ne gouvernait pas. La défunte souveraine était connue pour sa neutralité, à laquelle elle n’a quasiment jamais dérogé en public lors de son règne de 70 ans. Une véritable prouesse, alors que le Royaume-Uni traversait de nombreux tumultes, depuis la décolonisation jusqu’au Brexit, en passant par la guerre du Golfe et autres crises.

La monarchie a progressivement perdu ses pouvoirs au fil des siècles, alors que le parlementarisme s’enracinait dans le système politique britannique. La dernière tentative d’imposer l’absolutisme, lors du règne de Charles Ier, s’acheva par la décapitation publique du souverain en 1649. Dès lors, les monarques britanniques s’en sont tenus à un rôle de plus en plus cérémoniel, se concentrant sur l’aspect symbolique de leur fonction, censée incarner l’unité du Royaume-Uni au-delà des divisions partisanes.

Comme l’avait affirmé le constitutionnaliste Walter Bagehot au XIXᵉ siècle, le souverain britannique ne possède pas de pouvoirs, mais trois droits principaux : être consulté, encourager, et avertir. Ainsi, la reine Elizabeth II a nommé quinze Premiers ministres, systématiquement les dirigeants du parti ayant remporté les élections. La dernière fois qu’un monarque a limogé un Premier ministre était, en effet, en 1834, lorsque le roi William IV avait remplacé Lord Melbourne par Sir Robert Peel.

Même chose pour le Parlement: la reine ouvrait et clôturait les sessions du Parlement, mais n’était pas en mesure de le dissoudre. Sur le papier, toute loi doit passer par l’" assentiment royal " pour être effective, mais le monarque britannique n’a jamais refusé de l’accorder depuis 1707.

La reine Elizabeth II n’était pas puissante, mais influente. C’est justement son attachement à se tenir au-dessus des querelles politiques qui avait contribué à lui forger une légitimité considérable au fil des années. Les Premiers ministres se succédaient, la reine gardait son poste.

À bien des égards, la souveraine pouvait être considérée comme le monarque constitutionnel parfait: en 2015, alors que les élections parlementaires laissaient augurer une absence de majorité, la reine avait quitté Londres, lançant ainsi un message clair aux politiciens : "Ne comptez pas sur moi pour trancher, débrouillez-vous, et venez ensuite me voir".

Des opinions royales subtilement communiquées 
La reine Elizabeth II a connu quinze Premiers ministres, de Winston Churchill à Liz Truss, avec lesquels elle s’entretenait une fois par semaine des affaires publiques. (AFP)

 

Selon le site du Palais royal, le souverain agit comme " un point focal pour l’identité nationale, l’unité et la dignité, représente la stabilité et la continuité, valorise le succès et l’excellence, et soutient l’idée de service volontaire". Ce rôle induit une "neutralité stricte concernant les affaires politiques".

C’est avec joie que la reine remplissait ce devoir, accueillant chaque semaine le Premier ministre pour discuter avec lui des affaires intérieures et internationales, lui donnant son avis et lui fournissant sa précieuse expertise. Elle avait ainsi affirmé, dans un documentaire en 1992, que "les Premiers ministres savent que je suis totalement impartiale. Je trouve ça assez plaisant, de sentir que je représente une sorte d’éponge pour eux". De nombreux Premiers ministres ont ainsi apporté leur témoignage concernant les précieux conseils que leur avait fournis la reine durant leurs discussions.

La teneur de ces échanges n’a été révélée qu’une seule fois, lorsque le Premier ministre David Cameron avait annoncé après le résultat du référendum sur l’indépendance de l’Écosse, en 2014, que la reine était " soulagée " du choix des Écossais de rester au sein de l’Union. Des révélations à la presse qui avaient scandalisé le Palais royal, et qui valent aujourd’hui à l’ancien Premier ministre d’être persona non grata à Buckingham Palace pour ne pas avoir respecté la neutralité de la reine.

En réalité, la campagne sur le référendum écossais a représenté l’un des seuls moments où la reine, par elle-même, a exprimé une opinion en public. Lors d’une allocution télévisée, elle avait ainsi exprimé le souhait que les votants " réfléchissent bien à l’avenir ", ce qui avait alors été interprété comme une invitation à voter contre l’indépendance.

En 2017, en plein débat sur le Brexit, la reine avait opté pour un chapeau aux couleurs de l’Union européenne, lors de son discours d’ouverture du Parlement. Une façon subtile d’influencer le débat public en rendant son opinion visible de tous, bien que la monarque ne dispose pas du droit de vote.

Sur le plan diplomatique, Elizabeth II était le meilleur ambassadeur du Royaume-Uni, comme le déclarait le Washington Post dans un article du même nom. De même pour l’Atlantic Council, qui voyait dans les nombreuses visites à l’étranger de la reine (qui a parcouru près de 1,7 million de km et 117 pays) une véritable " géopolitique morale ", tant sa notoriété était importante, même en dehors du Commonwealth.

Un droit de véto
Le rôle cérémoniel de la reine dissimule de nombreuses interventions dans le processus législatif, à travers le mécanisme du " consentement royal. " (AFP)

 

L’an dernier, une enquête menée par le journal britannique The Guardian avait fait l’effet d’une bombe: la reine Elizabeth II, officiellement apolitique, aurait utilisé ses prérogatives royales pour influencer la législation dans les coulisses, afin de protéger ses intérêts privés.

Un outil législatif reste, en effet, à disposition de la Couronne pour faire valoir ses intérêts auprès du Parlement: le consentement royal. Contrairement à l’assentiment royal, qui est une procédure officielle et symbolique par laquelle la reine doit signer une loi votée par le Parlement, le consentement royal se fait derrière les coulisses, avant l’approbation finale du projet de loi par les deux Chambres.

Le consentement royal est requis pour " toute loi qui affecterait les prérogatives, les revenus héréditaires, le duché de Lancastre (Lancaster) et le duché des Cornouailles (Cornwall), ainsi que toute propriété de la Couronne ", selon le guide officiel de la procédure parlementaire partagé aux nouveaux députés britanniques. De facto, le consentement royal est obligatoire pour une grande partie de la législation: comme la couronne paye des taxes, son consentement est requis pour toute loi financière, à titre d’exemple.

Ce véritable pouvoir de véto était perçu, pendant longtemps, comme une simple formalité symbolique, mais aurait été utilisé à plusieurs reprises par la couronne pour bloquer ou modifier une loi qui allait contre ses intérêts.

En novembre 1973, la reine aurait, selon des documents révélés par The Guardian, mené un véritable lobbying auprès du gouvernement pour faire modifier une législation qui l’aurait forcée à révéler au public les actions possédées par la couronne dans des entreprises nationales.

À cet effet, elle aurait utilisé le consentement royal pour imposer des amendements au projet initial afin d’exempter les investissements des "chefs d’État" de ce nouvel impératif de transparence. Une prérogative qui lui a permis de cacher l’étendue de son portefeuille d’actions et d’investissements jusqu’en 2011. Les révélations des " Pandora Papers " avaient d’ailleurs éclaboussé la famille royale, qui aurait acheté une propriété d’une valeur de 125 millions d’euros à la famille du président azéri Ilham Aliyev, accusé de corruption et de violations des droits de l’homme.

Il ne s’agit pas d’un cas isolé. En 1975, les avocats du palais avaient fait pression pour modifier une loi concernant la location de terres privées pour des projets de développement. En 1982, la reine avait refusé de donner son consentement royal pendant six mois pour une loi sur la préservation des monuments nationaux. Elle avait fini par plier, une fois ayant obtenu la certitude que la commission royale chargée de ce domaine sera préservée et ses prérogatives laissées intactes. Enfin, le consentement royal avait été utilisé en 1968 pour qu’une loi sur la protection routière ne s’applique pas sur les terres royales.

Plus récemment, la reine avait obtenu une modification de la loi écossaise sur l’énergie verte, afin d’exempter la couronne du respect des règles d’émission de carbone sur ses terres privées.

Un véritable droit de véto, utilisé d’une part pour protéger la réputation de la monarchie, mais également, à plusieurs reprises, pour lui permettre de conserver ses nombreux privilèges. La reine Elizabeth II, attachée à son impartialité, a peu fait usage de l’influence et la richesse considérable dont jouit la monarchie britannique. Mais il n’est pas certain que le roi Charles III, connu pour son militantisme et ses prises de position publiques, en fasse de même.

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