Mark Macgann, lobbyiste pour la société Uber de 2014 à 2016, a révélé dans le magazine britannique The Guardian être le lanceur d’alerte sur les pratiques d’Uber, estimant que son ancien employeur s’était développé au mépris de la loi dans des dizaines de pays. L’entreprise est plongée depuis dimanche dans son passé tumultueux, à la suite d’une vaste enquête soulignant les pratiques éthiquement questionnables de la plateforme: stratégie de confrontation avec les taxis, relations douteuses avec les responsables politiques et corruption, ou encore obstruction de la justice.  Le Monde s’est notamment intéressé aux liens privilégiés entre la société américaine et Emmanuel Macron à l’époque où il était ministre de l’Économie.

Marc Macgann accuse Uber d’avoir adopté des stratégies de confrontation avec l’industrie des taxis, notamment en France, qui l’ont personnellement exposé. (AFP)

Le lobbyiste Mark MacGann a déclaré dans The Guardian être le lanceur d’alerte sur les pratiques d’Uber et celui qui a fourni des milliers de documents compromettants sur la société américaine au quotidien britannique.

M. MacGann, qui a mené entre 2014 et 2016 les efforts de lobbying de la plateforme de voitures avec chauffeurs en Europe, en Afrique et au Moyen-Orient, a décidé de parler car il estime qu’Uber a enfreint la loi dans des dizaines de pays et trompé les gens sur les bénéfices du modèle de l’entreprise.

Âgé de 52 ans, il reconnaît avoir sa part de responsabilité dans les faits qu’il dénonce aujourd’hui : " J’étais celui qui parlait aux gouvernements, poussait (le modèle d’Uber) dans les médias, celui qui disait aux gens qu’ils devraient changer les règles car les chauffeurs allaient en bénéficier et que les gens allaient avoir beaucoup d’opportunités économiques ", raconte-t-il dans un entretien au Guardian. Quand l’évolution de la société a montré que " nous avions vendu un mensonge, comment avoir sa conscience claire si on ne s’élève pas contre la manière dont les gens sont traités aujourd’hui ? ", ajoute-t-il.

Uber, devenu le symbole de la " gig economy " – ou l’économie des petits boulots issue des plateformes internet de services aux consommateurs – se retrouve plongé dans son passé tumultueux depuis dimanche à la suite d’une vaste enquête de journalistes accusant l’entreprise d’avoir " enfreint la loi " et utilisé des méthodes brutales pour s’imposer malgré les réticences des politiques et des compagnies de taxis.

Une histoire émaillée de scandales
Ravi Shankar Prasad, ministre indien de la Justice, avec Travis Kalanick, co-fondateur et ancien PDG d’Uber, en 2016. L’entreprise aurait adopté des tactiques éthiquement douteuses, et notamment la corruption de personnalités politiques en Inde et en Russie, pour alimenter son expansion mondiale. (AFP)

Le Guardian a partagé avec le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) quelque 124.000 documents, datés de 2013 à 2017, comprenant des emails et messages des dirigeants d’Uber à l’époque, ainsi que des présentations, notes et factures.

Dimanche, plusieurs organisations de presse (dont le Washington Post, Le Monde et la BBC) ont publié leurs premiers articles tirés de ces " Uber Files ". Ils mettent en avant certaines pratiques de Uber pendant ces années d’expansion rapide mais aussi de confrontations, de Paris à Johannesburg.

Le Monde s’est notamment intéressé aux liens entre la société américaine et Emmanuel Macron à l’époque où il était ministre de l’Économie (2014-2016). Sont pointées du doigt certaines pratiques destinées à aider Uber à consolider ses positions en France, comme le fait de suggérer à l’entreprise de présenter des amendements " clés en main " à des députés.

L’histoire de la plateforme Uber, créée en 2010, a été émaillée de scandales de harcèlement, piratage, espionnage industriel et bras de fer avec la justice.

Uber dit avoir changé depuis l’éviction en 2017 de son ancien patron et cofondateur Travis Kalanick, qui avait créé une culture d’entreprise largement toxique. Le porte-parole de ce dernier a réfuté dimanche toutes les accusations des journaux, y compris celle d’obstruction de la justice.

Des pratiques de lobbying " anti-démocratiques " et " injustes "
Selon Bruno le Maire, ministre français de l’Économie, Emmanuel Macron était " totalement dans son rôle de ministre de l’Économie en ayant des contacts avec le président d’Uber ", alors qu’il est soupçonné de liens privilégiés avec la plateforme lorsqu’il était à Bercy. (AFP)

Le lobbyiste né en Irlande dit que la facilité avec laquelle Uber a pénétré les échelons les plus élevés du pouvoir dans des pays comme le Royaume-Uni, la France ou la Russie était " enivrante ", mais également " profondément injuste " et " anti-démocratique ".

L’entreprise a, elle, mis en cause la " crédibilité " de M. MacGann. " Nous comprenons que Mark a des regrets personnels sur ses années de loyauté à l’ancienne équipe de direction, mais il n’est pas en position de parler avec crédibilité d’Uber aujourd’hui ", a-t-elle réagi dans un email envoyé à l’AFP.

Un porte-parole souligne que le lobbyiste, après avoir qualifié Uber " d’entreprise de sa génération ", s’est retrouvé en conflit avec l’entreprise, notamment " pour percevoir un bonus qu’il s’estimait dû ". " Cette plainte s’est récemment terminée et il a touché un versement de 585.000 euros ", ajoute Uber, notant que " Mark s’est senti obligé de sonner l’alerte après avoir encaissé son chèque ".

M. MacGann reconnait des doléances personnelles avec son ancien employeur. Outre le litige sur ses émoluments, il accuse Uber sous la direction de M. Kalanick d’avoir adopté des stratégies de confrontation avec l’industrie des taxis qui l’ont personnellement exposé, y compris en France et en Espagne.

Il a notamment reçu des menaces de mort et Uber lui a fourni à l’époque un garde du corps, dit-il au Guardian. Son expérience chez Uber a eu des conséquences sur sa santé mentale et il dit qu’elle a contribué à déclencher chez lui un syndrome de stress post-traumatique.

Avec AFP