Pendant que les rapports s’empilent sur la table du Conseil des ministres, Ici Beyrouth a avancé masqué, est retourné au pied des silos éventrés et a interrogé scientifiques et médecins pour comprendre ce qui pollue encore l’air de la capitale, quels risques courent les riverains et pourquoi la dépollution piétine.
Le 4 août 2020, Beyrouth a explosé une première fois, dans un flash de nitrate d’ammonium, de débris et de verre brisé. Depuis, la ville continue d’exploser en sourdine : dans les bronches des habitants, dans les poumons des enfants de Karantina, dans les silos éventrés qui recrachent chaleur, fumée et poussières.
Jeudi dernier, le dossier est remonté sur la table du Conseil des ministres au Grand Sérail. À l’ordre du jour, une vingtaine de points… et, entre deux chapitres de routine, l’intervention de la ministre de l’Environnement, Tamara el-Zein. Celle-ci a présenté à ses collègues une étude topographique et environnementale commandée au Conseil national de la recherche scientifique sur les silos du port : structure fragilisée, poches de grains en fermentation qui continuent de dégager chaleur et fumées, risques environnementaux et structurels clairement identifiés.
Plutôt que d’annoncer un calendrier de travaux, l’exécutif a choisi la voie bien connue des crises libanaises : la création d’un comité chargé de “proposer les mesures nécessaires”. Résultat politique : un comité de plus. Résultat concret : sur le terrain, ce sont encore les riverains qui servent de capteurs de particules.
Que respire-t-on encore autour des silos ?
Ce que l’on respire autour du port ne se résume pas à une mauvaise odeur de blé brûlé. C’est un mélange à étages.
D’abord, la poussière des ruines : fragments de béton, peintures arrachées, métaux et matériaux de construction vieillissants. L’onde de choc de 2020 a pulvérisé un pan de la ville ; la poussière est retombée sur les façades, les balcons, les rues. À chaque coup de vent, une partie de ce nuage solide remonte dans l’air.
Ensuite, les céréales coincées dans les alvéoles. Des milliers de tonnes de blé et de maïs abîmés n’ont jamais été entièrement retirées. Imbibés d’eau puis chauffés, ces grains se comportent comme un compost vertical : ils fermentent, dégagent de la chaleur et peuvent, à certains moments, s’embraser. On a déjà vu ces panaches de fumée réapparaître au-dessus du port, avant l’effondrement de sections entières des silos.
Troisième couche, plus invisible : la flore microscopique qui prospère sur ce blé pourri. Les spécialistes de santé environnementale et de mycologie décrivent ce type de milieu – chaud, humide, confiné – comme idéal pour le développement de champignons comme Aspergillus ou Penicillium. Leurs spores, une véritable “poussière vivante”, se décrochent des grains, se mêlent aux particules minérales et voyagent avec le vent bien au-delà de l’enceinte portuaire.
Enfin, il reste les fumées intermittentes, issues de la fermentation et de foyers de combustion à l’intérieur des alvéoles. Sur place, les équipes décrivent un même tableau : chaleur persistante, odeurs âcres, nuages ponctuels. Autour des silos, l’air n’est donc pas seulement chargé de mémoire : il est saturé d’un cocktail de poussières, de spores et de fumées qui s’obstinent.
Des poumons en première ligne
À court terme, ce mélange se traduit par des symptômes que les habitants des quartiers voisins connaissent par cœur : picotements dans les yeux, gorge qui gratte, toux sèche, maux de tête, oppression thoracique. Asthmatiques et patients souffrant déjà de maladies respiratoires chroniques décrivent des poussées de symptômes à chaque épisode de forte odeur ou de fumée visible.
Les particules fines pénètrent profondément dans les voies respiratoires et aggravent les pathologies préexistantes. Mais le volet le plus insidieux, soulignent les pneumologues et les allergologues, est la dimension biologique. Les spores de champignons issues de grains moisis, inhalées de manière répétée, peuvent déclencher des allergies respiratoires, des crises d’asthme, des infections chez les personnes fragiles, ainsi que des irritations de la peau et des yeux.
“La question n’est pas de savoir si un nuage toxique massif va s’abattre d’un coup sur Beyrouth, mais ce que des petites agressions répétées pendant des années font aux poumons des plus vulnérables : enfants, personnes âgées, malades respiratoires”, analyse la pneumologue et allergologue Carole Youakim, qui suit ce type de profils au Mount Lebanon Hospital.
Pour elle, la pollution autour des silos ressemble à un iceberg sanitaire : “Chaque remontée d’odeurs, chaque panache de fumée visible, c’est la partie émergée. En dessous, il y a des mois de micro-exposition qui ne font pas la une, mais que nous voyons très bien en consultation”, insiste-t-elle.
À cette charge respiratoire se superpose une charge psychologique. Pour les habitants des quartiers dévastés, chaque fumée au-dessus du port, chaque odeur de brûlé, est un retour brutal au 4 août. Stress post-traumatique, angoisse, insomnies s’ajoutent au poids des particules. Les mêmes populations encaissent sur deux fronts.
Pourquoi la dépollution piétine
Sur le plan technique, le Liban n’est pas face à une énigme scientifique. Ingénieurs, urbanistes et spécialistes des déchets dangereux ont déjà esquissé les grandes lignes d’un plan.
Il s’agirait d’abord de traiter les grains comme un vrai risque sanitaire : les évacuer progressivement, sous confinement et avec des protections strictes pour les travailleurs, au lieu de les laisser fermenter dans le béton. Puis de sécuriser et démolir de façon maîtrisée les sections les plus instables des silos, en limitant au maximum la dispersion de poussières vers les quartiers voisins. Enfin, d’assainir les sols, de gérer les gravats et d’installer des capteurs mesurant en continu la qualité de l’air autour du port, avec des données publiques.
Reste la dimension politique : que faire de cette carcasse de béton ? Préserver une partie comme mémorial du 4 août, oui, mais pas au prix d’une exposition prolongée des riverains. Pour l’instant, entre ministères qui se renvoient la balle, intérêts autour du futur du port et paralysie chronique de l’État, le dossier avance au rythme des commissions et des communiqués. Le dernier rapport scientifique reconnaît des risques environnementaux et structurels, la réponse officielle se résume à la création d’un comité de plus.
La ville, elle, ne peut pas se contenter d’attendre le prochain compte rendu de réunion. En 2020, le monde entier a découvert le port de Beyrouth en une fraction de seconde, dans un flash de nitrate d’ammonium. En 2025, la capitale continue de respirer ce qu’il en reste, au ralenti, dans un nuage de particules et de spores que personne ne filme. Tant que l’État se contentera de créer des comités pendant que les habitants servent de filtres à air gratuits, une question restera en suspens au-dessus des silos : au Liban, qui a vraiment vocation à pourrir sur place – le blé, le béton… ou la santé publique ?




Commentaires