L’extrême rapidité de l’évolution de l’IA entraîne une crise du sens dans les métiers éducatifs. Les rôles traditionnels sont brouillés, les repères vacillent. Enseignants et étudiants se retrouvent projetés au cœur d’une reconfiguration forcée, où les compétences humaines, l’éthique et le sens critique deviennent plus nécessaires que jamais.
Dans les salles de cours, un glissement silencieux s’opère. L’intelligence artificielle (IA) n’est plus un simple outil d’apprentissage, mais un nouvel acteur éducatif qui s’immisce dans la relation pédagogique. Une présence qui bouscule les frontières du métier d’enseignant, redessine le rôle de l’apprenant et interroge le sens même de l’acte d’enseigner.
Quand l’IA devient «professeur bis»
Depuis les années 1970, la recherche en IA éducative poursuit une idée: automatiser des tâches pédagogiques tout en personnalisant l’expérience d’apprentissage. Ainsi, les avancées dans ce domaine rendent «l’IA progressivement apte à prendre en charge une partie croissante des tâches pédagogiques, éventuellement aux dépens de l’agentivité du personnel enseignant», observent Simon Collin et Emmanuelle Marceau (2022). Elle ne remplit plus seulement un rôle d’assistant, elle devient un acteur autonome.
Dans ce cadre, «l’IA assigne de nouveaux rôles à l’enseignant qui n’est plus le seul possesseur du savoir», souligne Mireille Riachi, docteure en Sciences de l’éducation. «La relation didactique entre enseignants et étudiants évolue énormément. L’enseignant est un guide, un médiateur et un accompagnateur», poursuit-elle.
Parallèlement, «l’IA offre un très grand support aux enseignants dans la transmission du savoir, dans la recherche des supports supplémentaires et des ressources et surtout dans l’évaluation formative et le travail de renforcement», explique Mme Riachi. Ces outils «facilitent la différenciation pédagogique» puisqu’ils adaptent le matériel «aux différents niveaux des étudiants», ajoute-t-elle.
Cependant, cette évolution technologique s’accompagne de zones de risque, notamment à l’égard du caractère humain et de l’aspect éthique qui sont au cœur de la relation pédagogique.
«Ce qui devrait être préservé, c’est surtout la relation éducative entre enseignants et étudiants qui est une relation essentiellement humaine, l’esprit critique pour faire un choix lucide des différents supports et ressources et surtout l’attachement aux valeurs comme le respect et l’intégrité intellectuelle», résume Mme Riachi.
Le rôle de l’enseignant: l’«angle mort» de la recherche
Dans la littérature scientifique, un constat s’impose: le rôle de l’enseignant est l’angle mort de l’IA en éducation (Lepage et Roy, 2023). La place de l’IA est discutée abondamment, celle de l’enseignant, beaucoup moins. Souvent, le rôle de l’enseignant est décrit sous l’angle technique (interpréter des données, alimenter des modèles). En outre, les enseignants sont rarement associés en amont à la conception des systèmes. D’où l’impression d’un métier qui évolue à l’ombre de la machine.
Faut-il y voir une crise du statut? «Nous pourrons parler plutôt de mutation et non de crise», répond Mme Riachi, professeure au département d’éducation à l’Université de Balamand, soulignant que «cette mutation est très essentielle dans le métier de l’enseignant qui ne doit cesser d’évoluer et de s’adapter à l’évolution technologique, sociale et mondiale». Selon elle, «l’évolution devrait toujours être perçue positivement et d’une manière riche et valorisante».
Néanmoins, elle nécessite un repositionnement et une remise en question du rôle «traditionnel» de l’enseignant qui devra revoir «sa posture en tant qu’enseignant-accompagnateur» ainsi que «ses compétences humaines et éthiques», nuance Mme Riachi.
Reste la fracture générationnelle, souvent évoquée chez les 45–64 ans, sommés de se former à des outils toujours mouvants. «Le ‘maillon faible’ ne doit pas exister dans le monde éducatif», avance Mme Riachi pour qui «la formation continue fait partie de la mission de l’enseignant, comme c’est le cas dans toutes les professions».
«Une adaptation progressive et accompagnée» pourrait rendre cette évolution plus harmonieuse, selon elle.
Quels défis pour un apprenant entouré de béquilles?
Pour l’apprenant, l’IA constitue un tuteur automatisé en continu. Dans ce contexte, «le rôle de l’apprenant évolue aussi, note Mme Riachi. Il n’est plus le vase vide qui reçoit passivement le ‘savoir’ mais un acteur autonome qui recherche son propre savoir, accède immédiatement et facilement à des sources d’information simplifiées, personnalisées et adaptées».
Mais l’envers existe: «La forte dépendance des apprenants à l’IA réduit la réflexion critique, l’autonomie, l’effort personnel, ainsi que la curiosité dans la recherche et la résolution des problèmes, prévient Mme Riachi. Le défi intellectuel n’est plus recherché et la passivité intellectuelle gagne du terrain».
Face à ce constat, la professeure souligne l’urgence «d’inciter l’apprenant à exercer un effort continu dans la vérification des informations, à apporter sa touche personnelle, ses propres idées et surtout, à développer l’argumentation pour justifier ses choix».
En d’autres termes, il faudrait réapprendre l’effort intellectuel à l’ère de l’assistance.
L’IA, nouveau sommet de l’équation
Le triangle didactique classique – enseignant, apprenant, savoir – a déjà fait l’objet de plusieurs relectures pour intégrer les technologies numériques.
Dès 2003, Faerber proposait une actualisation du modèle en introduisant un pôle technologique, conçu comme un intermédiaire modifiant les relations pédagogiques, sans lui conférer pour autant un statut équivalent à celui de l’enseignant, de l’apprenant ou du savoir.
Cette réflexion sera prolongée par Lombard (2007) avec le tétraèdre des TIC (Technologies de l’information et de la communication), qui met en scène une «alternance» entre le professeur et le dispositif technologique baptisé «cyber-prof».
À leur tour, Lepage et Roy (2023) réemploient ce tétraèdre en accordant à l’IA le statut de quatrième pôle comme acteur à part entière dans la relation pédagogique.

Dans ce modèle, l’IA s’articule à l’enseignant (aide à la décision, recommandations), à l’apprenant (rétroactions, soutien motivationnel, parcours adaptés) et aux savoirs (modélisation, structuration, transformation).
Ce basculement implique une répartition nette des tâches et des responsabilités.
«L’enseignant ne devrait pas continuer à faire ce qu’une IA fait mieux, et l’IA ne devrait pas être utilisée pour faire ce qu’on ne comprend pas encore du rôle de l’enseignant», indiquent Alexandre Lepage et Normand Roy (2023).
Selon ces chercheurs, les systèmes d’IA ne devraient plus être envisagés «comme des outils d’aide à l’enseignement et l’apprentissage, mais comme des acteurs à part entière dans le processus».
Former autrement: vers une culture critique de l’IA
Former à cliquer ne suffit pas: il faut former à comprendre et à contester.
À l’heure actuelle, il serait temps de passer d’un usage subi à une véritable gouvernance éducative de l’IA. Cela requiert de redonner aux enseignants un rôle central. Ils ne devraient pas seulement être des utilisateurs compétents, mais les garants du sens, des valeurs et des choix éthiques. Ce sont ces rôles humains qui devraient encadrer les algorithmes, et non l’inverse.




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