Intérim, continuité chaviste et bâton de Trump: qui dirige le Venezuela?

Le Venezuela est plongé dans une incertitude politique inédite depuis l’enlèvement de son président Nicolás Maduro par les forces spéciales américaines, samedi 3 janvier. Les institutions semblent continuer de fonctionner normalement, mais le pouvoir effectif reste entre les mains de l’exécutif intérimaire chaviste. L’opposition, aux relais institutionnels faibles mais revendiquant la légitimité électorale et, surtout, la pression américaine jouent un rôle déterminant, en pouvant influencer directement le cours des événements. 

Continuité du pouvoir malgré l’absence de Maduro

Dès les heures ayant suivi la disparition du chef de l’État, la Cour suprême de justice a ordonné à la vice-présidente Delcy Rodríguez d’assurer l’intérim du pouvoir. Elle a prêté serment lundi devant l’Assemblée nationale dans une mise en scène soigneusement orchestrée, en présence de son frère Jorge Rodríguez, président du Parlement, et de Nicolás Maduro Guerra, fils du président déchu, tenant la Constitution.

Le message était clair: malgré l’absence de Maduro, le système chaviste reste en place. L’armée a rapidement apporté son soutien à la nouvelle présidente par intérim, confirmant que l’équilibre institutionnel interne n’avait pas basculé.

Le verrou constitutionnel de l’intérim

Sur le plan juridique, cette transition repose sur une distinction constitutionnelle déterminante. La Constitution vénézuélienne prévoit deux types d’absence présidentielle aux conséquences radicalement différentes. En cas d’absence temporaire, déclarée par la Cour suprême, le vice-président assure l’intérim pour une durée maximale de 90 jours, renouvelable avec l’approbation de l’Assemblée nationale, sans obligation immédiate d’organiser une élection. 

À l’inverse, si l’absence est jugée définitive – décès, démission, destitution ou abandon du pouvoir constaté par l’Assemblée nationale –, la Constitution impose la tenue d’une élection présidentielle dans un délai de 30 jours. 

En qualifiant l’absence de Maduro de "temporaire", la Cour suprême a donc choisi une solution de continuité institutionnelle, repoussant de facto toute échéance électorale immédiate, contrairement à ce qui avait été fait en 2013 après la mort d’Hugo Chávez. La Cour suprême a donc ordonné à Delcy Rodríguez d'assumer les fonctions de chef de l'État pendant 90 jours renouvelables et l'armée lui avait apporté son soutien le lendemain.

Cette interprétation juridique place Delcy Rodríguez dans une position paradoxale. Elle exerce l’ensemble des prérogatives de l’exécutif prévues par la Constitution, mais sans mandat populaire direct et dans un cadre temporel volontairement flou. Son maintien au pouvoir dépend moins du texte constitutionnel que de l’équilibre entre la Cour suprême, l’Assemblée nationale et l’armée, toutes restées loyales au chavisme… et, évidemment, de la volonté de Trump. 

Pression américaine et équilibre précaire

Car c’est précisément cette fragilité qui fait que la présidente par intérim sous une pression internationale considérable. Donald Trump a affirmé que les États-Unis allaient désormais "diriger" le Venezuela jusqu’à ce qu’une transition politique "sûre" soit assurée. Il a même menacé Delcy Rodríguez de "représailles plus sévères" encore que celles infligées à Nicolás Maduro si elle ne se conformait pas aux exigences de Washington. 

Face à cette pression, Delcy Rodríguez a ajusté le tir sans changer de trajectoire. Elle a adopté un discours plus mesuré, se disant prête à coopérer avec Washington dans le cadre de relations "équilibrées et respectueuses", fondées sur la souveraineté et la non-ingérence. Cette posture prudente traduit moins une ouverture qu’une nécessité: maintenir le contrôle interne tout en évitant une escalade extérieure. Reste à savoir si cette nuance sera suffisante aux yeux de Washington. 

«Il ne s'agit pas de diriger – il s'agit de contrôler la politique» du Venezuela, a précisé dimanche sur NBC le chef de la diplomatie américaine Marco Rubio. Il a ajouté que “les États-Unis travailleront avec les responsables vénézuéliens en place «s'ils prennent de bonnes décisions», mais gardent des moyens de pression sur le pays, notamment l'embargo pétrolier. 

Une opposition fragmentée et l’ombre de Washington 

Dans ce paysage instable, l’opposition peine à transformer ses revendications en pouvoir réel. Edmundo González Urrutia, qui se considère comme le vainqueur de la présidentielle de 2024, rappelle depuis son exil en Espagne que la volonté populaire exprimée le 28 juillet n’a jamais été respectée. Il appelle l’armée à faire primer la Constitution sur les institutions en place, mais, en l’absence de relais institutionnels, sa légitimité reste avant tout politique et symbolique.

María Corina Machado demeure, elle, la figure la plus populaire mais aussi clivante de l’opposition. Pour ses partisans, elle incarne une rupture franche avec le chavisme et bénéficie d’un fort soutien populaire, notamment dans les classes moyennes et la diaspora. Pour ses adversaires, elle reste trop radicale et politiquement risquée dans un contexte de transition fragile. Déclarée inéligible par le pouvoir, elle a dû céder sa place à Edmundo González Urrutia lors de la présidentielle, mais conserve une influence déterminante sur l’opposition.

Ses chances de jouer un rôle central dépendent désormais moins des urnes que du rapport de force entre Caracas et Washington, et de la volonté américaine de la soutenir ou non comme interlocutrice privilégiée. Or, dans les heures qui ont suivi la spectaculaire intervention américaine, Donald Trump a disqualifié Machado, lauréate du prix Nobel de la paix. «Elle ne bénéficie ni du soutien ni du respect au sein de son pays», a-t-il estimé.

Par ailleurs, Donald Trump a indiqué qu’il autoriserait les compagnies pétrolières américaines à exploiter l’or noir du Venezuela, dont le pétrole de mauvaise qualité est aujourd’hui vendu en grande partie sur le marché noir, notamment à destination de la Chine. 

Ce levier économique, combiné à la menace d’une nouvelle intervention militaire, place la présidente par intérim sous une tutelle implicite permanente. Rien n’indique que Washington renoncerait à agir de nouveau si la transition prenait une direction jugée contraire à ses intérêts.

Reste une question centrale: la transition suivra-t-elle le cadre constitutionnel, avec une élection présidentielle organisée dans les délais et des conditions démocratiques crédibles, ou sera-t-elle prolongée ou remodelée sous la pression politique et étrangère? Entre respect formel du droit, prorogation forcée de l’intérim et possibles nouvelles opérations américaines, tout demeure à ce stade ouvert et profondément spéculatif.

 

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