L’alcool, une addiction héritée de la préhistoire?
Et si notre goût pour l’alcool était inscrit dans notre évolution ? ©Shutterstock

Et si notre goût pour l’alcool n’était pas une dérive moderne, mais l’héritage d’une très longue histoire évolutive? Des forêts tropicales de la préhistoire aux bars contemporains, la science explore une attirance ancienne, aujourd’hui mise à l’épreuve par l’abondance.  

L’alcool accompagne l’humanité depuis des millénaires. Mais les travaux récents en biologie évolutive suggèrent que notre relation à l’éthanol est bien plus ancienne que l’invention du vin ou de la bière. Elle pourrait remonter à plus de 10 millions d’années, à une époque où nos ancêtres primates arpentaient les forêts tropicales à la recherche de fruits.

Ces fruits, lorsqu’ils tombent au sol et mûrissent, fermentent naturellement sous l’action de levures microscopiques. Résultat : ils contiennent de faibles quantités d’alcool. Or, loin d’être un simple accident biochimique, cette fermentation aurait joué un rôle adaptatif. L’odeur caractéristique de l’éthanol signalait aux primates des fruits riches en sucres et donc en calories, un avantage décisif dans des environnements où l’énergie était rare.

C’est cette idée que le biologiste américain Robert Dudley a formalisée au début des années 2000 sous le nom d’hypothèse des «singes ivres» (drunken monkey hypothesis). Selon lui, l’attrait pour l’alcool serait le produit d’une sélection naturelle, et non une faiblesse morale ou culturelle.

L’argument central de cette hypothèse repose sur la génétique. Des études ont montré que certains gènes impliqués dans le métabolisme de l’alcool, notamment ceux codant pour l’enzyme alcool déshydrogénase (ADH), ont connu des mutations significatives il y a environ 10 millions d’années, bien avant l’apparition d’Homo sapiens.

Ces mutations auraient amélioré la capacité des ancêtres des grands singes et des humains à dégrader l’éthanol présent dans les fruits fermentés. Autrement dit, l’organisme s’est adapté à une exposition régulière à de faibles doses d’alcool. Cette tolérance biologique explique pourquoi l’éthanol n’est pas perçu par le cerveau comme une toxine immédiate, mais comme une substance associée à une récompense énergétique et sensorielle.

Aujourd’hui encore, cette ancienne adaptation subsiste. Le problème, soulignent les chercheurs, est que l’environnement a radicalement changé, tandis que notre biologie, elle, est restée fondamentalement la même.

Les observations de primates actuels renforcent cette perspective évolutive. Dans plusieurs régions d’Afrique, des chercheurs ont documenté la consommation régulière de fruits fermentés par des chimpanzés. Ces derniers ingèrent des quantités d’alcool proportionnellement comparables à plusieurs verres de vin par jour chez l’humain –  sans pour autant présenter de signes d’ivresse manifeste.

Plus surprenant encore: certains comportements de partage de fruits fermentés ont été observés, suggérant que l’alcool pourrait jouer un rôle social embryonnaire chez ces primates. Ces données ne signifient pas que les chimpanzés recherchent l’ivresse, mais qu’ils tolèrent et intègrent l’éthanol dans leur alimentation naturelle.

Ces observations battent en brèche l’idée selon laquelle la consommation d’alcool serait exclusivement culturelle. Elle s’inscrit au contraire dans une continuité biologique.

Là où le bât blesse, c’est avec l’irruption de l’alcool concentré. Pendant des millions d’années, l’exposition à l’éthanol est restée faible, diffuse et alimentaire. La fermentation volontaire – bière, vin, spiritueux – apparaît très tardivement, il y a environ 9 000 ans, avec l’agriculture et la sédentarisation.

En quelques millénaires, puis en quelques siècles, l’humanité a rendu l’alcool abondant, purifié et socialement valorisé. Notre cerveau, façonné pour répondre positivement à de faibles signaux alcoolisés, se retrouve confronté à des doses massives, rapides, répétées. Cette discordance entre biologie ancienne et environnement moderne est un classique de la médecine évolutive.

C’est dans ce décalage que s’inscrit l’addiction. L’alcool active les circuits cérébraux de la récompense - dopamine en tête - initialement destinés à renforcer des comportements favorables à la survie. À forte dose et sur le long terme, ces circuits se dérèglent, ouvrant la voie à la dépendance.

Pour autant, les scientifiques appellent à la nuance. L’hypothèse des singes ivres n’explique pas à elle seule l’alcoolisme. La dépendance est un phénomène complexe, mêlant génétique, psychologie, environnement social et histoire personnelle.

Comprendre que notre attirance pour l’alcool a des racines profondes ne revient ni à la justifier, ni à la banaliser. Mais cette lecture évolutive permet de déculpabiliser le regard porté sur l’addiction, en la replaçant dans une histoire longue du vivant.

En somme, l’alcool n’est pas un intrus dans notre biologie. C’est un vieil hôte, autrefois discret, devenu envahissant. Et c’est précisément cette ancienneté qui le rend, aujourd’hui encore, si difficile à apprivoiser.

 

Sources

– Robert Dudley, Science, « The Drunken Monkey Hypothesis »
– Carrigan et al., Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), évolution des enzymes ADH
– Revue de synthèse, Nature, alcool et évolution du métabolisme

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