S’agit-il d’un changement de paradigme ?
©Ici Beyrouth

L’opération policière qui s’est déroulée au Venezuela relève-t-elle de la contingence historique ou s’agit-il d’un changement de paradigme remettant en cause les règles du jeu international ? Sommes-nous face à un événement novateur ou à un épisode parmi tant d’autres de la vie internationale ? Nous sommes loin de l’hypothèse d’une mutation au caractère inédit ; en revanche, nous nous trouvons à un tournant susceptible d’infléchir le cours de la scène internationale, avec des conséquences imprévisibles. Nous sommes sans doute à l’aube de reconfigurations géostratégiques, d’une redéfinition des relations transatlantiques et panaméricaines, ainsi que du retour d’une forme de guerre froide sur de nouveaux fronts et avec de nouveaux acteurs.

Le caractère cryptopolicier de l’opération s’inscrit dans un continuum où les considérations stratégiques sont étroitement imbriquées avec les enjeux du crime organisé et leurs incidences sur la restructuration des champs politiques et sécuritaires. Dès lors, l’évocation d’une violation du droit international à l’endroit du Venezuela relève de la caricature de l’État de droit et de la civilité internationale qui devraient en découler. Or nous sommes face à un État prédateur qui coche, sans détour, toutes les cases de l’illégalité.

Il s’agit d’un État narcotrafiquant, terroriste et résolument engagé dans une politique de subversion à géométrie variable, ce qui nous place inévitablement devant des scénarios de belligérance ouvertement assumée. Nous sommes confrontés à un casus belli susceptible de multiples modulations : guerre civile endémique, criminalité organisée, terrorisme d’État et réseaux de partenariats tissés tout au long des deux décennies du chavisme et de ses avatars.

Comment évoquer une souveraineté nationale dans un pays délibérément livré aux cartels de la drogue, à commencer par le cartel des Los Soles, mis en place et dirigé par l’armée vénézuélienne et ses partenaires ? Cela est illustré par le cas du « Tren de Aragua », les partenariats avec les FARC colombiennes, les réseaux transversaux de la criminalité panaméricaine pilotés par l’ancien vice-président Tarek El Aissami et son clan familial, ainsi que par le cas particulièrement complexe du Hezbollah et de sa toile latino-américaine. À cela s’ajoutent des violations avérées de la souveraineté nationale au profit de l’impérialisme économique chinois, de la politique de puissance d’une Russie aux abois et d’un Iran en voie de désintégration.

Par ailleurs, le peuple vénézuélien subit l’ensemble des exactions d’une dictature meurtrière édifiée au gré d’une politique d’expropriation systématique, de répression sauvage, de pillage des ressources et d’une gouvernance désastreuse ayant conduit à la destruction des équilibres systémiques d’un pays moderne, autrefois doté d’une classe moyenne dynamique et d’un entrepreneuriat solidement structuré. À cela s’ajoute une politique de terreur incarnée par les escadrons paramilitaires (colectivos).

Parler de violation de la souveraineté nationale relève non seulement d’un abus de langage propre à une certaine gauche idéologique, mais surtout d’une distorsion des réalités au service de constructions doctrinales et d’entreprises de mystification cherchant à justifier des dystopies meurtrières. María Corina Machado s’est largement exprimée sur ces enjeux, récapitulés au lendemain de l’opération spectaculaire ayant conduit à l’enlèvement du dictateur mafieux en place. Il est impératif de dissiper les équivoques, tant conceptuelles que linguistiques, si l’on veut espérer un épilogue heureux permettant au peuple vénézuélien de mettre fin à des malheurs qui n’ont que trop duré. Ce n’est pas un hasard si près de huit millions de Vénézuéliens ont quitté leur pays au terme d’une décennie de souffrances et de désespoir, marquée par la famine et la terreur.

De son côté, la démarche américaine s’inscrit dans une double perspective : celle d’une opération policière de grande envergure rappelant le scénario Manuel Noriega de 1989, et celle d’un nouvel horizon géostratégique dans lequel elle s’insère. Le schéma criminel caractéristique du régime vénézuélien renvoie aux impondérables stratégiques sur lesquels s’appuient ces régimes de la gauche cryptocommuniste dans leur quête de survie, alors même que leur récit idéologique et leur gouvernance sont totalement discrédités : plus rien ne subsiste.

L’intervention américaine, avec l’ensemble de ses aléas, repose sur une double prémisse : celle des impératifs stratégiques formulés dès 1823 par la doctrine Monroe, selon laquelle les États-Unis ne peuvent, sous aucun rapport, tolérer des incursions mettant en péril leur sécurité stratégique ; et celle du cas vénézuélien, où la convergence d’une triple menace sino-russe et iranienne, associée à la criminalité organisée, constitue une situation-limite dans laquelle les seuils sécuritaires ont été gravement subvertis. L’incursion s’impose ainsi comme un impératif stratégique et sécuritaire majeur, doublé de considérations humanitaires dictées par les désastres hérités du régime chaviste. Le changement de régime apparaît dès lors comme le prélude à toute stratégie de sanctuarisation stratégique.

La recherche d’un accommodement avec le régime en place procède de calculs de faisabilité en vue d’une transition réussie. La réponse du régime relève, quant à elle, de la manœuvre dilatoire et de la politique d’esquive, dans le but d’éviter les coups de boutoir d’une administration américaine engagée dans l’action et dans l’attente d’éventuels changements susceptibles de modifier la donne en sa faveur. L’administration américaine est ainsi sommée de renouer avec la voie d’un règlement interne mettant fin au régime en place et ouvrant, de facto, la voie aux réformes structurelles rendues indispensables par l’état d’effondrement généralisé.

Une gouvernance exercée par le biais d’une autorité proconsulaire aurait de fortes chances de réussir, pourvu qu’elle demeure de courte durée. Dans ce cas, cette démarche pourrait s’avérer hautement bénéfique et produire des effets d’entraînement à l’échelle régionale. Les retournements spectaculaires d’une politique américaine prétendument isolationniste et repliée sur ses frontières annoncent des mutations géopolitiques prémonitoires, qui se déploient déjà dans l’hémisphère nord, au Groenland et à travers l’ensemble de l’Europe, où les enjeux de la sécurité transatlantique font l’objet de redéfinitions profondes dont les prémices ne font que commencer.

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