Dans une région où les différentes parties prenantes s’engagent, depuis quelques années, à un exercice devenu presque continu, entre négociations, accords et contre‑accords, la Syrie et Israël ne manquent pas à l’appel.
C’est à Paris, sous l’œil des États-Unis, et dans le cadre du troisième cycle de discussions, que les deux pays ont repris leur dialogue lundi, après près de deux mois d’inertie diplomatique. Si les pourparlers se poursuivent encore, ils ont déjà permis aux deux protagonistes de convenir, mardi, de la mise en place d’un mécanisme de communication conjoint, supervisé par Washington et destiné à coordonner le partage de renseignements, la désescalade militaire, la coopération diplomatique et les opportunités commerciales entre Tel-Aviv et Damas.
Cette décision, quoique technique en apparence, pourrait marquer un changement significatif dans la dynamique d’un conflit figé depuis plus de cinquante ans. Elle devrait également servir à résoudre rapidement les différends, faciliter la mise en place d’un calendrier plus soutenu des négociations et servir de plateforme de discussion sur des dossiers sensibles, allant de la désescalade militaire au retrait progressif des forces israéliennes des zones contestées du sud syrien.
Selon des sources diplomatiques commentant cette avancée, l’idée n’est pas seulement de créer un canal technique, mais de jeter les bases d’un accord de sécurité élargi qui pourrait, à terme, ouvrir la voie à une normalisation plus profonde des relations.
Une reprise après un arrêt de plusieurs mois
Ces pourparlers, reconduits le 5 janvier à Paris, sont la continuation d’une série de rounds précédents entamés en 2025, mais qui restaient souvent informels, fragmentés ou marqués par des arrêts prolongés. La reprise actuelle a été rendue possible après une rencontre, fin décembre 2025, entre le président américain, Donald Trump, et le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, au cours de laquelle Washington a exprimé son insistance pour relancer le dialogue.
Pour comprendre la portée de ces négociations, il faut remonter aux fondations du conflit. Après la guerre du Kippour en 1973 (guerre israélo-arabe qui opposa, du 6 au 25 octobre 1973, Israël à une coalition militaire arabe menée par l'Égypte et la Syrie), Israël et la Syrie ont signé un accord de désengagement en 1974, qui a instauré une zone tampon surveillée par l’Organisation des Nations unies (ONU) le long du plateau du Golan. Cet accord avait permis, pendant des décennies, une séparation relativement stable des forces malgré l’absence d’un traité de paix formel.
Or, Netanyahou y a mis fin le 8 décembre 2024, au lendemain de la chute de Bachar el-Assad, considérant l'accord de désengagement comme nul et non avenu, et ordonnant à son armée de prendre le contrôle d’une «zone tampon» sur le plateau du Golan. Les forces israéliennes se sont alors rapidement déployées dans plusieurs villages situés à l’intérieur de la zone démilitarisée et ont positionné des unités sur le versant syrien du mont Hermon, site hautement stratégique dominant une large partie du sud syrien, y compris Damas.
Si entre 1974 et 2024, les tentatives de négociation directe entre les deux pays ont fleuri et échoué à plusieurs reprises, l’engagement des États-Unis comme médiateur n’a jamais cessé complètement, même si jusqu’à récemment, ces efforts restaient timides ou cantonnés à des mesures limitées de gestion des tensions. Depuis 2024, ce cycle s’est toutefois accéléré avec une Syrie placée sous le pouvoir d’Ahmad el-Chareh.
Sur quoi portent précisément les négociations aujourd’hui?
Contrairement aux premières discussions de façade, le dossier central consisterait désormais en un nouvel accord de sécurité qui devrait réactualiser celui de 1974 avec des éléments contemporains. Il devrait aborder notamment le retrait israélien aux lignes antérieures à décembre 2024, que Damas revendique comme un préalable; une structure de sécurité réciproque garantissant la souveraineté syrienne, la non-interférence et l’arrêt des incursions militaires; la démilitarisation de certaines zones sensibles et la prévention de nouveaux affrontement ; des mécanismes de coordination quotidienne entre armées et services de renseignement, gérés conjointement sous supervision américaine.
Côté israélien, ces négociations ne relèvent pas uniquement d’une logique militaire. Elles visent aussi à garantir la protection des frontières, la sécurité des citoyens israéliens et la prévention de toute menace future. Une autre carte que l’État hébreu brandit dans le cadre des pourparlers est celle de la protection des minorités locales, en particulier des Druzes du sud syrien, que Tel-Aviv érige en priorité de sécurité régionale. Cet argument, régulièrement mis en avant par les responsables israéliens, répond également à des considérations de politique intérieure pour Benjamin Netanyahou, dont une partie de la base électorale reste particulièrement sensible à la question druze.
Derrière le discours humanitaire et sécuritaire, se dessine ainsi une stratégie plus large. Inscrire la question des minorités dans l’architecture des négociations permet à Israël de peser sur l’avenir politique du sud syrien, tout en se ménageant une légitimité morale et sécuritaire pour maintenir une influence durable dans cette zone frontalière.
Les obstacles persistants
Si l’accord de Paris est perçu comme une avancée notable, il n’efface toutefois pas les points de friction majeurs. Damas rejette catégoriquement toute légitimation d’une présence israélienne prolongée sur son territoire ou dans le Golan, qu’il considère comme un symbole de souveraineté violée depuis 1967. Cette position est partagée par une majorité de Syriens, qui voient toute concession territoriale comme un déni de leur droit national.
Du côté israélien, certains responsables insistent pour que tout retrait soit conditionné à des garanties robustes contre de futures attaques et restent sceptiques quant à la capacité du régime syrien de tenir ses engagements, du fait des divisions internes et de l’instabilité persistante dans la région.
Même si l’accord technique conjoint est un jalon concret, bon nombre d’observateurs estiment que les discussions restent fragiles et non susceptibles de garantir un accord politique global dans un avenir immédiat. Le calendrier reste flou, mais la médiation américaine semble déterminée à pousser pour des avancées rapides, en vue d’un premier ensemble d’accords de sécurité d’ici la fin de 2026. Affaire à suivre.




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