Des soulèvements déclenchés à l'automne 2022 après la mort de Mahsa Amini aux manifestations de janvier 2026, le nom des Basidj revient systématiquement dans les récits de la répression en Iran. Souvent décrits comme une milice idéologique ou un auxiliaire de la Garde révolutionnaire, ils constituent pourtant un dispositif plus complexe, profondément enraciné dans l'architecture politique, sociale et sécuritaire de la République islamique.
Une force née de la révolution
La création des Basidj – le terme signifiant « mobilisation » – en 1980 découle directement de l'article 151 de la Constitution iranienne, qui impose au gouvernement de fournir une formation militaire à tous les citoyens.
Inspirée par l'appel de l'ayatollah Rouhollah Khomeini à former une « armée de vingt millions d'hommes », cette force est conçue comme une réserve populaire capable de défendre la révolution contre ses ennemis, internes comme externes.
Durant la guerre Iran-Irak, les Basidj jouent un rôle majeur en fournissant des dizaines de milliers de volontaires, souvent jeunes et peu entraînés, envoyés au front.
Selon le Washington Institute, cette origine a durablement façonné l'ADN des Basidj : une organisation fondée sur l'idéologie, la loyauté religieuse et la capacité de mobilisation rapide, plutôt que sur le professionnalisme militaire.
Après la guerre, leur mission évolue progressivement vers la sécurité intérieure, la surveillance sociale et la répression des contestations politiques.
Une intégration complète
Un tournant institutionnel majeur intervient en 2007, lorsque les Basidj sont placés sous le commandement direct du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Le Council on Foreign Relations (CFR) rappelle que cette intégration répond à une perception accrue de menaces internes pesant sur le régime. Les Basidj deviennent alors l'un des bras opérationnels du CGRI sur le territoire national, tandis que la Garde se concentre sur les dimensions stratégiques, militaires et régionales.
Cette articulation confère aux Basidj un rôle central dans la gestion des crises internes. Le CGRI, fort de ses ressources, de son influence politique et de son poids économique, fournit l'encadrement, tandis que les Basidj assurent la présence de terrain, au plus près des quartiers, des universités, des administrations et des mosquées.
Une organisation territoriale diffuse
L'une des particularités des Basidj réside dans leur structure territoriale extrêmement fine. D'après le Washington Institute, l'Iran est divisé en zones, secteurs et cellules locales, souvent implantées dans des lieux du quotidien : mosquées, écoles, universités, usines ou bureaux administratifs. Cette dispersion rend toute estimation précise de leurs effectifs particulièrement délicate.
Le CFR souligne que les Basidj affirment pouvoir mobiliser jusqu'à environ 600 000 volontaires en cas de besoin. Ce chiffre correspond toutefois à une capacité théorique et non à un effectif actif permanent. Les analyses convergent pour distinguer plusieurs niveaux d'engagement : un noyau relativement restreint de membres actifs ou salariés, et une masse plus large de volontaires occasionnels, attirés par des incitations matérielles, des avantages professionnels ou un simple conformisme social.
Une main de fer
Lors du mouvement « Femme, vie, liberté », les Basidj apparaissent comme l'un des instruments principaux de la répression. Le CFR et l'Atlantic Council documentent leur implication dans des opérations de dispersion des manifestations, d'arrestations, ainsi que dans des violences contre les protestataires.
À la différence des forces armées régulières, les Basidj sont déployés directement au contact de la population, ce qui les rend particulièrement visibles – et impopulaires – lors des crises.
L'Atlantic Council insiste toutefois sur une évolution notable : face à l'ampleur et à la durée des protestations, le régime ne s'est pas contenté de la répression de rue. Il a mobilisé les structures Basidj au sein des universités, notamment à travers les organisations estudiantines et professorales affiliées, afin de neutraliser la contestation à la source, par des suspensions, des licenciements et une surveillance systématique du monde académique.
Une efficacité réelle mais des fragilités structurelles
Dès 2010, le Washington Institute soulignait les limites intrinsèques des Basidj. S'ils se montrent efficaces pour contenir des flambées de contestation ponctuelles, leur loyauté et leur cohésion apparaissent plus fragiles face à une mobilisation prolongée et massive.
Une part significative de leurs membres n'est liée au régime que par opportunisme, ce qui accroît le risque de démobilisation, voire de défection, dans un contexte de crise profonde. D'ailleurs, selon une loi parlementaire d'octobre 1991 citée par le Washington Institute, les Basidj actifs perçoivent quatre millions de rials par jour (une somme équivalente à 400 dollars en 2010, mais à 4 dollars aujourd'hui), un montant supérieur au salaire mensuel d'un enseignant. Les Basidj spéciaux, employés à temps plein, reçoivent un salaire mensuel.
Les événements récents semblent confirmer ce diagnostic. Les autorités ont souvent dû recourir à des renforts venus d'autres provinces ou à des unités plus professionnelles des Pasdarans pour reprendre le contrôle de certaines zones urbaines. Cette dépendance souligne que les Basidj restent un pilier indispensable du régime, mais non autosuffisant.
Plus qu'une simple milice
Réduire les Basidj à une milice de rue serait toutefois réducteur. Comme le montrent les analyses du CFR et de l'Atlantic Council, ils constituent un outil de contrôle social à long terme, intégré aux institutions éducatives, économiques et administratives. En combinant coercition, surveillance et clientélisme, ils participent à la reproduction du système politique iranien bien au-delà des moments de crise ouverte.
À l'heure où la République islamique fait face à une contestation sociétale profonde, les Basidj demeurent ainsi l'un des rouages centraux de sa résilience. Leur avenir dépendra toutefois de leur capacité à maintenir leur emprise sur une société iranienne de plus en plus hostile, et à continuer de remplir une mission pour laquelle ils n'ont jamais été conçus : contenir durablement une remise en cause existentielle du régime.




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