Les prémices d’un conflit ne se devinent plus seulement derrière les portes closes des chancelleries ou dans les notes confidentielles des services de renseignement. Elles s’affichent désormais à ciel ouvert, dans les flux numériques que chacun peut consulter: sur les plateformes de suivi des vols, dans les clichés satellites accessibles au grand public, ou encore dans les publications des réseaux sociaux. Dans certains cercles en ligne, même les livraisons de pizzas autour du Pentagone sont scrutées comme autant d’indices.
Ce nouvel univers informationnel porte un nom: OSINT, pour open-source intelligence, le renseignement en sources ouvertes. Longtemps cantonné à une poignée de spécialistes, il s’est imposé comme un outil incontournable pour les journalistes, les chercheurs et les analystes désireux de suivre, presque en temps réel, les mouvements militaires, les frappes ou les déploiements stratégiques.
L’attrait de l’OSINT repose sur une évidence: la vie moderne génère en permanence des données publiques. Les avions transmettent leur position en continu. Les satellites photographient la planète plusieurs fois par jour. Les civils documentent les événements avec leurs téléphones portables. Pris ensemble, ces fragments dessinent une fresque inédite des conflits contemporains, offrant au citoyen lambda une fenêtre autrefois réservée aux services secrets.
Un outil pour voir, non pour prédire
Le renseignement en sources ouvertes, ou OSINT, s’appuie sur la collecte et l’analyse d’informations légalement accessibles: articles de presse, images satellites commerciales, publications sur les réseaux sociaux ou encore données gouvernementales. Contrairement au renseignement classifié, il ne repose pas sur le secret mais sur la visibilité.
Son efficacité s’est particulièrement illustrée au cours des conflits récents. Lors de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, des analystes ont exploité des vidéos et des photographies géolocalisées, diffusées en ligne, pour confirmer des frappes, cartographier les lignes de front et documenter les pertes matérielles. Ces travaux, largement repris par les médias et les chercheurs, ont souvent comblé les silences ou les retards des communications officielles.
Mais l’OSINT a ses limites. Il ne permet que rarement d’anticiper une guerre avant qu’elle n’éclate. Sa force réside ailleurs: dans la vérification des faits, la confirmation de ce qui s’est produit, où, et à quelle échelle.
Cette distinction n’empêche pas certains observateurs de scruter les moindres indices, parfois dans des lieux inattendus, à la recherche de signaux faibles susceptibles d’annoncer une crise.
L’indice des pizzas du Pentagone : signal ou mythe?
Parmi les anecdotes les plus tenaces de la culture OSINT figure le fameux «indice des pizzas du Pentagone». Selon cette théorie, une hausse soudaine des commandes nocturnes de pizzas autour du département américain de la Défense trahirait une activité militaire intense, les équipes travaillant alors tard dans la nuit en période de crise.
Relancée à chaque montée des tensions internationales, l’hypothèse ne repose pourtant sur aucun fondement scientifique. Les spécialistes la jugent anecdotique: la demande des restaurants varie pour une multitude de raisons, et aucun lien de causalité n’a jamais été établi.
Le Pentagone, de son côté, n’a jamais confirmé ni même commenté publiquement cette idée.
Si le concept continue de circuler, notamment sur les réseaux sociaux, c’est qu’il illustre une tendance plus large: la conviction que les grandes institutions laissent des traces perceptibles dans les gestes ordinaires du quotidien. Pour les journalistes et les analystes, l’«indice des pizzas» n’est donc pas un indicateur fiable, mais un rappel utile: celui des risques de la surinterprétation et de la frontière fragile entre enquête rigoureuse et spéculation.
Suivi des vols et visibilité militaire
Le recours aux données de suivi aérien constitue l’un des piliers les plus solides de l’OSINT. Des plateformes comme Flightradar24 agrègent les informations émises par les transpondeurs des avions, offrant la possibilité de suivre les vols quasiment en temps réel.
Journalistes et chercheurs s’appuient sur ces flux pour observer les déplacements diplomatiques, les opérations d’évacuation ou encore les mouvements logistiques militaires. Dans certains cas, des trajectoires inhabituelles, la récurrence de vols cargo ou la concentration d’appareils vers une zone donnée ont fourni des indices précoces sur l’évolution de situations sensibles.
Cette visibilité accrue inquiète les gouvernements. Plusieurs responsables militaires ont exprimé leurs réserves face au risque que le suivi public expose des mouvements stratégiques ou des éléments opérationnels. Certains appareils sont désormais volontairement masqués ou retirés des plateformes accessibles au grand public, une pratique toutefois difficile à appliquer de manière systématique.
Cette tension révèle un paradoxe plus large: les systèmes contemporains sont conçus pour la transparence et l’efficacité, non pour le secret. C’est précisément dans cet environnement que prospère l’OSINT, en exploitant les traces laissées par des infrastructures pensées pour fonctionner à ciel ouvert.
Les limites des données ouvertes
L’essor du renseignement en sources ouvertes, ou OSINT, a nourri l’idée que la guerre moderne serait désormais entièrement observable, que chaque mouvement laisserait une trace et que plus rien ne pourrait rester caché. Mais visibilité ne signifie pas compréhension.
Les données ouvertes permettent de montrer des déplacements ou des conséquences, rarement les processus de décision ou les intentions. Elles peuvent documenter une frappe, mais non les calculs stratégiques qui la sous-tendent. Dans certains cas, cette transparence en temps réel soulève même des dilemmes éthiques: risque d’exposer des civils, de compromettre des opérations humanitaires ou de livrer des informations sensibles à des acteurs malveillants.
À mesure que les conflits se déroulent sous l’œil du public connecté, l’enjeu n’est plus tant l’accès à l’information que sa juste interprétation. Des trajectoires aériennes aux images satellites, et parfois jusqu’aux commandes de pizzas, l’OSINT a transformé la manière d’observer les guerres et les menaces, en rendant les conflits plus transparents, plus rapides à documenter et plus difficiles à nier.
Mais la guerre n’est pas pour autant prévisible. Face à une mosaïque fragmentée et instantanée des événements en cours, prudence, mise en contexte et retenue restent de mise. À une époque où presque tout peut être vu, la tâche la plus complexe demeure celle de comprendre ce que cela signifie réellement.

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