Chef militaire kurde et commandant des Forces démocratiques syriennes (FDS), Mazloum Abdi s’est illustré lors de la défense de Kobané contre l’Etat islamique. Il prône une Syrie unie et décentralisée, intégrant les forces locales dans l’État, tout en défendant les droits de son peuple.
Il devait finaliser lundi un accord de cessez-le-feu avec le président syrien, prévoyant l'intégration des institutions kurdes dans l'État. Au final, Mazloum Abdi sera reparti bredouille de Damas, butant sur un Ahmed al-Chareh n’exigeant rien de moins que la reddition inconditionnelle des forces kurdes. Et ce, malgré l’annonce d’une trêve le lendemain, pour quatre jours.
Un coup dur pour celui qui s’est imposé comme l’un des acteurs incontournables du nord-est syrien. Longtemps resté dans l’ombre, chef militaire devenu figure politique, ce Kurde syrien au profil discret devait incarner la transition fragile entre guerre et recomposition du pouvoir dans la Syrie post-Assad.
L’homme aux multiples patronymes
Né en 1967 à Kobané, ville kurde du nord de la Syrie devenue symbole de la lutte contre l’État islamique (EI) en 2014, celui que l’on nomme aujourd’hui Mazloum Abdi appartient à une génération façonnée par les conflits régionaux et la répression des identités kurdes. Ce sont ces raisons qui l’ont poussé à adopter différents patronymes au cours de sa vie. Ferhat Abdi Şahin, Shahin Tchelo, ou encore son nom de guerre, Mazloum Kobani… autant de noms destinés à camoufler son identité, notamment vis-à-vis des services de sécurité turcs.
Ingénieur civil de formation, diplômé de l’université d’Alep, il bascule très tôt dans l’engagement politique et militant. Dans les années 1990, il rejoint les rangs du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), ce qui lui vaut plusieurs arrestations par les autorités syriennes.
Comme beaucoup de cadres kurdes de sa génération, Abdi poursuit ensuite son parcours en exil, entre l’Europe et l’Irak, où il se forge une solide expérience militaire et organisationnelle. Mais c’est avec le déclenchement de la guerre civile syrienne qu’il émerge véritablement sur la scène régionale.
Il devient l’un des cadres clés des Unités de protection du peuple (YPG), cette force paramilitaire kurde syrienne, avant de prendre la tête des Forces démocratiques syriennes (SDF), une coalition créée en 2015, dominée par les Kurdes, mais intégrant aussi des combattants arabes et assyriens.
Kobané
Son nom reste indissociable de la bataille de Kobané, à l’hiver 2014-2015. Face à l’offensive de l’EI, la résistance acharnée des forces kurdes, soutenues par les frappes de la coalition internationale menée par les États-Unis, marque un tournant dans la guerre. Mazloum Abdi devient alors un interlocuteur central de Washington sur le terrain syrien, symbole d’un partenariat militaire pragmatique, mais politiquement explosif vis-à-vis de la Turquie, qui le considère comme un cadre du PKK.
Sous son commandement, les SDF reprennent progressivement le contrôle de vastes territoires dans le nord et l’est de la Syrie, jusqu’à la chute du dernier bastion territorial de l’EI en 2019. À mesure que la menace jihadiste recule, le rôle d’Abdi évolue. Le chef de guerre laisse place à un acteur politique, contraint de naviguer entre des équilibres complexes : relations avec les États-Unis, hostilité persistante d’Ankara, négociations indirectes avec Damas et gestion d’un territoire multiethnique fragile.
Pour une Syrie unie mais décentralisée
Contrairement à certains discours séparatistes, Mazloum Abdi affirme défendre une Syrie unie, mais fondée sur la reconnaissance des droits des différentes communautés et sur une forme de décentralisation. Il rejette l’idée d’une indépendance kurde, tout en plaidant pour l’intégration des forces locales dans une future architecture étatique syrienne. Une ligne pragmatique, qui lui vaut autant de soutiens que de critiques, y compris au sein du mouvement kurde.
Aujourd’hui, alors que le nouveau pouvoir à Damas exerce une pression maximale contre les FDS, son nom circule désormais dans les cercles diplomatiques comme un possible futur responsable civil dans le nord-est du pays. Une évolution qui illustre son pari : transformer une légitimité militaire acquise dans la lutte contre l’EI en un poids politique durable.
À la fois stratège, négociateur et survivant d’un conflit sans fin, Mazloum Abdi incarne les ambiguïtés de la Syrie contemporaine. Un homme pris entre alliances de circonstance et lignes rouges régionales, qui tente, tant bien que mal, de faire exister les revendications de son peuple au milieu des ruines de la guerre.




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