Alors que la plupart des secteurs productifs s’effondrent au Liban, le commerce de la ferraille et du recyclage émerge comme l’une des rares sources fiables de devises étrangères. En 2025, les exportations de ferraille ont généré près de 274 millions de dollars, un chiffre qui illustre la mutation de cette activité, autrefois marginale, en un acteur significatif de la balance des paiements. Mais derrière cette réussite apparente se cachent de sérieux enjeux industriels, économiques et environnementaux.
Pour Ziad Wajih Bekdache, vice-président de l’Association des industriels libanais, la situation du secteur de la ferraille et du recyclage traduit des dysfonctionnements persistants des politiques industrielles et réglementaires. «La ferraille est traitée comme un simple poste douanier, alors qu’elle englobe des matériaux très variés: papiers, cartons, plastiques, aluminium, autres métaux, voire de l’or», explique-t-il. Selon Bekdache, cette classification simpliste empêche toute stratégie industrielle sérieuse et entraîne des décisions aléatoires qui nuisent à l’industrie locale.
Si le Liban dispose de quelques usines de recyclage, notamment dans le papier et le plastique, elles fonctionnent largement en deçà de leur capacité à cause du coût élevé de l’électricité et de l’énergie. L’aluminium, lui, ne bénéficie que d’une ou deux unités industrielles en activité, fragiles face à des coûts insoutenables. «Le problème n’est pas l’absence de capacités industrielles, mais le manque d’un environnement favorable à l’investissement et à l’expansion», insiste Bekdache.
Selon lui, l’exportation de la ferraille et des matières recyclables se fait souvent sans contrôle strict, alors que la logique économique et industrielle imposerait de la soumettre à l’accord préalable du ministère de l’Industrie. Partant, les usines locales sont privées de matières premières, et toute tentative de relancer le secteur du recyclage se trouve compromise, transformant le Liban en simple fournisseur de matières premières au lieu d’être un pays producteur à forte valeur ajoutée.
Pour les métaux et le verre, la situation est encore plus préoccupante. Le secteur du verre est quasi inexistant après la fermeture des grandes usines due à la hausse des coûts de l’électricité; il ne reste qu’une très petite unité aux capacités limitées. Le fer a vu sa seule usine fermer face à la contrebande et aux coûts énergétiques. Quant au cuivre, aucun projet de recyclage n’est viable économiquement, en raison de la taille réduite du marché et de la crise énergétique.
Bekdach alerte également sur les risques liés au transit et à la contrebande. Le Liban a été par le passé un point de passage pour de grandes quantités de ferraille en provenance de pays en guerre comme l’Irak et la Syrie, avec des risques radiologiques potentiels pour la population et l’environnement, d’autant plus que ces cargaisons entraient sans contrôle strict. Aujourd’hui, la Syrie, qui constituait une source majeure de ferraille, n’exporte plus ces matériaux, soulignant l’importance stratégique de ces ressources pour toute relance industrielle.
Dans ce contexte, Bekdache rappelle que la responsabilité des douanes libanaises et de l’Autorité atomique est cruciale: elles doivent vérifier la sécurité des marchandises importées et détecter tout risque radiologique. Il dénonce également les pratiques de falsification de l’origine, où la ferraille importée est reconditionnée au Liban puis exportée comme produit «d’origine libanaise», nuisant à la réputation industrielle du pays et à sa crédibilité en tant que partenaire commercial. Selon lui, toute certification d’origine libanaise doit être délivrée uniquement après vérification réelle de la provenance des marchandises. Sauver ce secteur ne peut se faire par le chaos et l’exportation facile, mais par une régulation stricte, une surveillance sérieuse et des politiques protégeant les usines locales.
Sur le plan économique, le professeur Pierre Khoury estime que le Liban est en passe de devenir, en 2026, un acteur clé du commerce transfrontalier de la ferraille, grâce à sa position géographique reliant les marchés arabes émergents aux centres de recyclage européens et turcs. La flexibilité des ports de Beyrouth et de Tripoli a renforcé ce rôle, offrant des plateformes logistiques efficaces. Face aux perturbations régionales et aux routes de transit traditionnelles désormais inaccessibles, la façade maritime libanaise s’impose comme une alternative rapide et moins coûteuse, rendant le commerce de ferraille particulièrement attractif pour le capital local en quête de liquidités en devises.
Cependant, cette montée en puissance expose de sérieuses lacunes réglementaires. Le contrôle officiel peine à garantir l’origine légitime des matériaux exportés, et le cadre légal manque de mécanismes stricts de vérification radiologique et environnementale. La collecte informelle complique encore le suivi, rendant indispensable une réforme complète des réglementations douanières et leur alignement sur les accords internationaux concernant le commerce des déchets dangereux et des métaux.
L’épuisement des ressources et l’exportation rapide privent les usines locales de création de valeur ajoutée et limitent le développement d’industries de recyclage avancées. Les entreprises préfèrent souvent le profit immédiat à l’investissement dans la technologie de transformation, coûteuse et énergivore. Khoury plaide pour l’instauration de droits d’exportation progressifs et la conservation d’une partie des matériaux sur le marché intérieur, afin de transformer le secteur en levier industriel durable.
De son côté, le gouvernement tente de changer la donne, en encourageant le Liban à devenir un centre industriel de transformation de la ferraille, grâce à des incitations fiscales et financières: exemptions jusqu’à 50 % de l’impôt sur les bénéfices des exportations d’origine libanaise, exonérations totales jusqu’à dix ans pour les grands projets industriels, exonérations douanières pour les machines et équipements, soutien financier aux usines traitant la ferraille locale et financement de projets d’énergie alternative pour réduire la facture électrique.
Les autorités visent également la mise en place d’un suivi numérique des cargaisons, la création de zones industrielles spécialisées, l’amélioration des infrastructures portuaires à prix subventionné et la simplification des démarches administratives pour la production et le dédouanement. Selon Khoury, si ces mesures sont appliquées avec sérieux, elles permettront de retenir la valeur économique sur le territoire et de transformer le commerce de la ferraille d’activité commerciale transitoire en pilier central d’une stratégie de développement durable.



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