Haykal attendu à Washington: le temps des explications, l’heure des choix
Le commandant en chef de l'armée, le général Rodolphe Haykal, est attendu aux États-Unis pour une visite déterminante pour la sécurité du pays. ©Al-Markazia

Ce n’est pas un simple voyage outre-Atlantique. C’est une traversée sous pression qui attend le commandant en chef de l’armée, Rodolphe Haykal, qui s’envole ce week-end pour les États-Unis. Une visite étalée sur plusieurs jours, d’abord en Floride, puis à Washington à partir du 3 février, qui dépasse de loin le simple rituel diplomatique. Dans la capitale américaine, ce sont à la fois la crédibilité de l’institution militaire, sa marge d’action et, en filigrane, l’équilibre interne du pays qui seront soumis à examen.

Premier arrêt, premiers messages

La première escale, en Floride, s’inscrit dans un cadre strictement militaire. Elle permet des échanges techniques avec des responsables du commandement central américain (CENTCOM), alors que Washington continue de suivre de près l’évolution du dispositif sécuritaire au Liban. Cette étape préparatoire ouvre la voie à la partie la plus dense du déplacement: les rendez-vous washingtoniens, concentrés entre le 3 et le 5 février.

Dans la capitale, le général Haykal doit rencontrer plusieurs hauts responsables militaires et sécuritaires américains. Au cœur du programme figure un entretien avec le général Joseph Clearfield, qui préside le comité de surveillance du cessez-le-feu au Liban-Sud. Les discussions porteront sur l’état du terrain après l’achèvement de la première phase du plan déployé par l’armée libanaise, mais surtout sur l’avenir de ce mécanisme, appelé à jouer un rôle central dans la période à venir. Sa reprise, sous une forme exclusivement militaire, est envisagée après le retour du commandant en chef de l’armée à Beyrouth.

Les échanges se poursuivront avec des responsables du Pentagone, ainsi qu’avec le chef d’état-major américain, le général Dan Caine, l’un des principaux conseillers militaires du président Donald Trump. À ces rencontres s’ajoutent des discussions avec des représentants de l’Agence de sécurité nationale et des membres du Congrès directement impliqués dans le dossier de l’assistance militaire au Liban.

Dire ce qui a été fait, négocier ce qui reste à faire

L’objectif affiché de la visite est double. D’un côté, exposer de manière détaillée ce que l’armée libanaise a accompli sur le terrain, les contraintes auxquelles elle a été confrontée et les limites objectives de son action. De l’autre, tenter de convaincre les partenaires américains qu’aucune avancée durable n’est possible sans une approche graduelle, tenant compte de la fragilité interne du pays. Un exercice d’équilibriste, à un moment où Washington attend des résultats tangibles, mais où Beyrouth redoute toute secousse sécuritaire.

Le général Haykal arrive donc à Washington avec un dossier précis sous le bras. Il devrait y détailler, non seulement le bilan opérationnel de la première phase, mais aussi les défis à venir pour les étapes suivantes. La région comprise entre le Litani et le fleuve Awali devrait aussi faire partie des discussions, alors même que cette zone cristallise les hésitations politiques internes et que la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul) poursuit son retrait progressif et que les lignes de responsabilité évoluent.

En toile de fond, la prudence observée jusqu’ici par les autorités libanaises pèse lourd. La présentation du plan concernant cette région a été retardée, faute d’un consensus politique jugé suffisant pour offrir à l’armée une couverture nationale et éviter tout risque de confrontation interne. Cette temporisation a même conduit, récemment, à reporter l’examen du dossier au Conseil des ministres, les autorités ayant accordé un délai supplémentaire avant toute décision formelle.

L’aide militaire, entre soutien et conditionnalité

La question de l’aide militaire occupera, par ailleurs, une place centrale dans les entretiens. Le commandant en chef de l’armée entend présenter une liste hiérarchisée des besoins de l’armée, allant de la logistique de base aux capacités technologiques de surveillance et de contrôle. Le chiffre d’un milliard de dollars par an sur une décennie, évoqué récemment par le président de la République, Joseph Aoun, sert de référence, mais il ne sera pas brandi comme un slogan. À Washington, le message se veut plus pragmatique: sans un minimum de ressources stables, aucune mission supplémentaire ne peut être envisagée sans mettre en péril l’institution elle-même.

Sur ce volet, le général Haykal arrive dans un contexte paradoxal. D’un côté, le soutien international à l’armée reste bien réel, comme en témoignent les aides récentes fournies par des partenaires arabes, au premier rang desquels le Qatar, mais aussi la Jordanie, qui poursuit ses programmes de formation et de coopération. Ces appuis sont devenus vitaux pour une institution frappée de plein fouet par la crise économique. De l’autre, ce soutien n’est plus inconditionnel. À Washington, le message attendu est clair: la poursuite de l’aide dépendra de la capacité de l’armée à traduire ses plans en actes, selon un calendrier et des zones désormais identifiés. L’assistance financière et logistique tend ainsi à devenir un levier politique autant que sécuritaire.

Cette réalité confère à la visite américaine une portée stratégique accrue. Aux yeux de plusieurs responsables occidentaux, toute avancée au nord du Litani conditionnera non seulement la poursuite des programmes d’aide, mais aussi l’élargissement éventuel du soutien à d’autres régions sensibles, notamment dans la Békaa. À l’inverse, toute stagnation prolongée risque d’alimenter l’impatience de partenaires déjà peu enclins à dissocier assistance et résultats concrets.

Washington avant Beyrouth, Paris en ligne de mire

La visite du général Haykal aux États-Unis intervient après un précédent resté en travers de la gorge de la troupe. Une première tentative de déplacement aux États-Unis avait été avortée, en novembre dernier, sur fond de réserves américaines quant à la posture de l’armée face au Hezbollah. Le contexte a depuis évolué, avec l’achèvement de la première phase du plan et un déploiement effectif dans le sud du pays. Il n’en demeure pas moins que les attentes américaines demeurent élevées et la patience limitée.

En toile de fond, un autre rendez-vous se profile: la conférence internationale de soutien à l’armée libanaise, prévue le 5 mars à Paris. Les discussions de Washington pèseront lourd dans la préparation de cette échéance, à laquelle doivent participer, outre les États-Unis et la France, plusieurs pays arabes et européens. Pour l’armée, il ne s’agit pas seulement d’obtenir des promesses, mais de sécuriser un engagement durable, dissocié de toute logique de chantage politique ou sécuritaire.

Rodolphe Haykal le sait: la visite américaine n’offrira ni solutions miracles ni garanties immédiates. Elle constitue toutefois un passage obligé, une tentative de redéfinir les termes du dialogue avec un allié incontournable, à un moment où chaque faux pas peut coûter cher. À son retour, celui qui dirige l’institution militaire libanaise devra transformer ces échanges en une feuille de route crédible devant le gouvernement libanais. Entre pressions extérieures et lignes rouges internes, l’armée avance sur un fil. Et c’est précisément ce fil que le commandant en chef va tenter de consolider à Washington.

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