Melbourne en apnée : Djoko contre l’horloge, Alcaraz contre la légende
Finale Djokovic–Alcaraz à Melbourne : records à tous les étages ©©AFP

Une finale comme une faille temporelle : l’Open d'Australie se termine avec un choc qui ressemble à une affiche de science-fiction. D’un côté, le plus grand “vieux” du circuit qui refuse de vieillir. De l’autre, le plus jeune patron qui refuse d’attendre. Entre eux, des records empilés comme des balles neuves… et une question simple : qui va casser l’élastique en premier ?

La veille, Melbourne a vécu un “jour le plus fou” comme le tennis sait en fabriquer quand il arrête de faire semblant d’être rationnel. Deux demi-finales, dix manches, une soirée à rallonge qui a réveillé un tournoi longtemps endormi : l’Espagnol a vacillé, le Serbe a ressuscité, et le tableau a fini par ne garder que ceux qui savent gagner quand tout part de travers.

Le “démon de minuit”

On disait le Serbe condamné par la logique du moment, par la puissance neuve, par les kilomètres, par le futur. On rappelait les cinq duels perdus d’affilée, on parlait de fin de cycle, de passage de témoin, de déclin inévitable. Et puis il est entré sur scène comme on entre dans un vieux film qu’on connaît déjà… sauf que cette fois, le héros a décidé de réécrire la fin.

Contre Jannik Sinner, Djokovic n’a pas joué “petit bras” pour survivre : il a joué grand. Là où il avait cherché récemment des raccourcis, il a choisi la filière longue. Il a accepté le duel de fond, répondu à coup droit laser par coup droit laser, et plus l’échange s’étirait, plus il semblait rajeunir. La dramaturgie a fait le reste : un cinquième set au bord de la rupture, huit balles de break éteintes comme on souffle des bougies, et un hold-up au moment exact où tout le monde attendait le contraire. Un match irrationnel, presque indécent, un de ces soirs où l’on comprend pourquoi certains champions ont l’air de tricher avec le réel.

Cette victoire-là ne le remet pas seulement en finale : elle réinstalle Djokovic dans son habitat naturel, cet endroit où la pression ne pèse plus, où elle nourrit. Et à Melbourne, les soirs de finale, il a longtemps eu cette aura de joueur “invaincu dans sa tête” avant même de l’être sur le court.

Le Murcien d’une autre planète

De l’autre côté, Alexander Zverev a cru tenir sa prise. Alcaraz menait, puis son corps a commencé à le trahir : posture cassée, jambes en coton, démarche flottante. À un moment, il se tourne vers son clan et lâche, brut, humain : « J’ai vomi, je ne sais pas si je dois prendre un truc. » Le match a basculé dans une zone grise, entre crampes, adducteur qui siffle et débat sur le temps mort médical. Zverev a fulminé, persuadé d’un “cinéma”, tandis qu’Alcaraz, lui, se battait surtout contre l’arrêt brutal de ses jambes.

Et pourtant, même presque à l’arrêt, l’Espagnol a trouvé une manière de rester dangereux : le bras comme seul moteur, le toucher comme bouée, quelques amorties caressées pour respirer, et cette obsession de ne jamais lâcher. Zverev a même servi pour le match ; quinze minutes plus tard, Alcaraz survivait encore, puis passait devant. Un marathon de 5h27, une épreuve de résistance plus qu’un simple match, et un message clair envoyé à la finale : Alcaraz ne gagne pas seulement avec ses coups, il gagne aussi avec sa capacité à rester debout quand il ne devrait plus l’être.

Salle des trophées

Ce qui attend le public n’est pas un simple duel de styles, mais une finale à tiroirs, une finale à records. Djokovic joue pour ce chiffre qui obsède tout le tennis : un 25e titre majeur, un sommet absolu qui le ferait basculer seul dans l’histoire, hommes et femmes confondus, devant Margaret Court. Il joue aussi contre le calendrier : à 38 ans, il peut viser un record de longévité dans l’ère Open, en dépassant Ken Rosewall, et même étirer un autre symbole, rare, presque poétique : l’écart entre un premier sacre et un dernier, comme une carrière bouclée sur dix-huit ans. Autrement dit, il ne joue pas seulement pour gagner : il joue pour verrouiller la porte derrière lui.

Alcaraz, lui, joue pour une autre forme de vertige : devenir le plus jeune à compléter le Grand Chelem en carrière, devant Don Budge, et, dans l’ère Open, griller la priorité historique de Rafael Nadal. Il joue aussi pour continuer de collectionner les “précocités” : le plus jeune à empiler les grands titres à cette vitesse, et peut-être même, s’il faut aller au bout du bout, pour aller chercher ce record de victoires consécutives en cinq sets que Bjorn Borg a longtemps gardé comme un trésor.

Les jambes, le tempo, la cruauté

La clé, elle est là : qui aura encore du carburant après la nuit folle ? Djokovic arrive avec l’euphorie du braquage, mais aussi avec l’usure d’un combat au couteau. Alcaraz arrive avec la confiance du survivant, mais avec les alertes physiques d’un marathon.

Tactiquement, la partition est lisible. Le Serbe voudra poser le couvercle, installer le contrôle, gagner le centre du terrain, faire payer chaque centimètre. L’Espagnol voudra ouvrir les angles, varier, accélérer, casser la routine, et surtout… faire courir. Le plan est presque écrit : user Djokovic, l’emmener dans des courses arrière, l’obliger à défendre encore, puis encore, jusqu’à voir si le champion a encore un “dernier étage” dans le réservoir.

Logiquement, une victoire “facile” d’Alcaraz se dessine à l’horizon : la jeunesse, les jambes, la vitesse, la fraîcheur théorique. Mais Djokovic n’a jamais été un homme “théorique”. Il a bâti sa légende sur l’art de contredire le récit, surtout quand les records l’appellent. Djoko aura-t-il assez de jus ? Alcaraz va-t-il l’épuiser en le faisant courir derrière les balles, jusqu’à l’essorer ?

Éléments de réponse dimanche, à partir de 10h30 (Beyrouth).

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