Longtemps considéré comme presque impossible à cibler, le gène KRAS est au cœur de la majorité des cancers du pancréas. Une équipe espagnole vient pourtant de montrer qu’une trithérapie expérimentale peut faire régresser durablement les tumeurs chez la souris.
Le cancer du pancréas est l’un des plus redoutés. Discret à ses débuts, souvent diagnostiqué tardivement, il affiche un taux de survie à cinq ans inférieur à 10 %. L’adénocarcinome pancréatique, sa forme la plus courante, résiste à la plupart des traitements actuels. Depuis des décennies, les chercheurs se heurtent à un obstacle majeur : le gène KRAS, muté dans près de 90 % des cas, véritable moteur biologique de la maladie… mais longtemps jugé «inciblable».
C’est précisément ce verrou que vient de faire sauter, au moins chez l’animal, une équipe du CNIO (Centre national espagnol de recherche sur le cancer). Leur étude, publiée fin 2025 dans la revue PNAS, décrit une approche radicalement nouvelle: non pas bloquer un seul maillon de la chaîne cancéreuse, mais frapper simultanément plusieurs points clés de la voie KRAS.
KRAS, le chef d’orchestre tumoral
Le gène KRAS code une protéine impliquée dans la transmission de signaux de croissance à l’intérieur des cellules. Lorsqu’il est muté, ce signal reste bloqué sur «marche», poussant la cellule à se diviser sans contrôle. Le problème? Sa structure moléculaire rend l’action de médicaments directs extrêmement difficile. Pendant des années, KRAS a ainsi été qualifié de «cible impossible».
Quelques inhibiteurs récents ont montré une efficacité limitée sur certaines mutations spécifiques, mais dans le cancer du pancréas, la tumeur développe presque systématiquement des mécanismes de contournement. Autrement dit: même quand on bloque une voie, la cellule cancéreuse en active une autre.
Une stratégie à trois coups
Les chercheurs espagnols ont pris le problème à rebours. Leur idée: neutraliser simultanément plusieurs leviers essentiels à la survie de la tumeur. La trithérapie testée combine trois molécules aux rôles complémentaires:
- un inhibiteur ciblant directement l’activité de KRAS,
- un bloqueur de récepteurs de croissance situés en amont de la signalisation tumorale,
- un agent capable de désactiver STAT3, une protéine clé de l’inflammation et de la résistance des cellules cancéreuses.
Pris séparément, ces traitements ont un effet limité. Ensemble, ils forment une attaque coordonnée qui prive la tumeur de ses principales voies de secours.
Des résultats spectaculaires chez la souris
Les expériences ont été menées sur plusieurs modèles murins de cancer du pancréas, y compris des souris greffées avec des tumeurs humaines. Les résultats sont frappants : dans de nombreux cas, les tumeurs ont fortement régressé, parfois jusqu’à devenir indétectables.
Plus étonnant encore, les chercheurs n’ont pas observé de résistance, même après un suivi prolongé. Un point crucial, car la rechute liée à l’adaptation tumorale reste l’un des échecs majeurs des thérapies ciblées. Chez les souris traitées, l’arrêt du traitement ne s’est pas accompagné d’une reprise immédiate de la croissance tumorale.
Côté tolérance, les effets secondaires observés sont restés limités dans ces modèles animaux, suggérant une marge de sécurité suffisante pour envisager, à terme, des étapes ultérieures.
Un tournant, mais encore préclinique
Faut-il y voir une avancée historique? Sur le plan scientifique, sans doute. Jamais une stratégie ciblant aussi efficacement la voie KRAS n’avait donné de tels résultats dans le cancer du pancréas. Mais sur le plan médical, la prudence reste de mise.
Les souris ne sont pas des humains. Leur métabolisme, leur système immunitaire et la biologie de leurs tumeurs diffèrent encore de ceux des patients. Avant toute application clinique, il faudra confirmer la sécurité de cette combinaison, définir les doses adaptées, puis lancer des essais chez l’homme – un processus qui prend généralement plusieurs années.
Pourquoi cette étude change la donne
Au-delà de la seule trithérapie, cette recherche illustre un changement de paradigme en oncologie. Face à des cancers hautement adaptatifs, une attaque unique ne suffit plus. Les stratégies combinées, pensées comme des «verrous multiples», pourraient devenir la norme, en particulier pour les tumeurs réputées les plus résistantes.
Pour le cancer du pancréas, souvent qualifié de «cancer sans options», cette étude rouvre une perspective longtemps fermée. Elle ne promet pas un traitement immédiat, mais elle démontre qu’un verrou biologique majeur peut, enfin, être forcé.
Sources
- Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), 2025
- Futura-Sciences, « Cette trithérapie fait disparaître les tumeurs du pancréas chez la souris »
- Live Science, « A new triple-drug approach halts pancreatic cancer in mice »
Ce que cela change (peut-être) pour les patients
Pas encore un traitement, mais un signal fort pour la recherche.
La trithérapie testée chez la souris ne signifie pas qu’un nouveau médicament est disponible pour les patients atteints d’un cancer du pancréas. Les résultats restent précliniques et devront être confirmés par des essais cliniques rigoureux chez l’être humain.
Un espoir face à un cancer réputé intraitable.
Le cancer du pancréas est souvent diagnostiqué tardivement et résiste aux chimiothérapies classiques. Montrer qu’il est possible de bloquer durablement la voie du gène KRAS, longtemps considérée comme inaccessible, représente une avancée conceptuelle majeure.
Vers des traitements combinés et personnalisés.
Cette étude renforce l’idée que les cancers agressifs nécessitent des attaques multiples, adaptées au profil moléculaire de chaque tumeur. À terme, ce type de stratégie pourrait s’intégrer à des traitements sur mesure, combinant thérapies ciblées, chimiothérapie et immunothérapie.
Un calendrier encore long.
Avant toute application clinique, plusieurs étapes restent indispensables : validation de la sécurité, ajustement des doses, essais de phase I à III. En pratique, plusieurs années seront nécessaires avant de savoir si cette approche peut bénéficier aux patients.
Ce que l’étude apporte dès aujourd’hui.
Elle redonne une direction claire à la recherche sur le cancer du pancréas: le gène KRAS n’est plus un mur infranchissable, mais une cible complexe – à condition de l’attaquer sur plusieurs fronts simultanément.




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