Le prix de l'or qu'on voit défiler sur CNBC ou Bloomberg n'est pas déterminé par des lingots qui changent de mains dans des coffres-forts londoniens. Il est fixé chaque seconde par des traders qui achètent et vendent des contrats financiers sur des écrans d'ordinateur, sans jamais toucher une once de métal précieux. Ces instruments, appelés produits dérivés, contrôlent désormais le marché de l'or moderne et dictent sa valeur au reste du monde.
Les trois visages des produits dérivés
Un produit dérivé est un contrat financier dont la valeur dépend d'un actif sous-jacent, en l'occurrence l'or. Trois types dominent le marché.
Le contrat à terme, ou «future», constitue le plus répandu. Il s'agit d'un engagement standardisé d'acheter ou de vendre une quantité précise d'or à une date future déterminée, à un prix convenu aujourd'hui. Sur le COMEX de New York, chaque contrat est standardisé sur 100 onces troy. Ces contrats s'échangent sur des bourses organisées et expirent à des dates fixes, typiquement tous les deux mois. Un contrat acheté en janvier expire en mars, obligeant l'investisseur à le revendre ou à en acheter un nouveau.
Les options offrent une flexibilité différente. Contrairement au futur qui oblige les deux parties, l'option confère un droit d'acheter ou de vendre sans obligation. L'acheteur d'une option d'achat peut acheter de l'or à un prix déterminé avant une date limite, mais n'est pas forcé de le faire si le marché évolue défavorablement. Il perd simplement la prime versée au vendeur.
Quant aux swaps, ils permettent d'échanger des risques entre deux parties. Une compagnie minière peut ainsi verrouiller un prix fixe pour sa production future en transférant le risque de fluctuation à une banque. Ces contrats sur mesure se négocient directement entre institutions.
L'effet de levier : contrôler des millions avec des milliers
La puissance des produits dérivés réside dans leur capacité à générer une exposition massive avec un capital limité. Pour acheter un contrat future sur 100 onces d'or valant 500 000 dollars, un trader ne verse qu'une marge de garantie, généralement entre 5% et 10% de la valeur totale. Avec 25 000 à 50 000 dollars, il contrôle ainsi l'équivalent d'un demi-million de dollars d'or.
Presque personne ne prend livraison de l'or physique. Les traders revendent leurs contrats avant l'échéance, réalisant leur profit ou leur perte sans jamais voir le métal. Selon S&P Dow Jones Indices, seuls 1% à 2% des contrats donnent lieu à une livraison réelle. Le reste n'est qu'un pari financier sur l'évolution du prix.
Quand le papier écrase le physique
Les chiffres révèlent la domination écrasante de cet or papier. En 2020, selon les données de S&P Dow Jones Indices, le volume quotidien moyen échangé sur les marchés dérivés atteignait 184 milliards de dollars, dont 111 milliards sur les marchés de gré à gré (où les contrats se négocient directement entre grandes institutions, sans bourse centrale) et 72 milliards sur les bourses organisées.
En comparaison, les fonds négociés en bourse adossés à l'or physique ne représentaient que 3,4 milliards de dollars d'échanges quotidiens.
L'Economic Times rapporte que pour chaque once d'or physique existante, plus de cent fois cette quantité s'échange sous forme de contrats dérivés. Cette multiplication virtuelle crée un marché d'une liquidité exceptionnelle, mais déconnecte profondément le prix de la réalité physique du métal.
La dictature du temps réel
Cette domination des dérivés s'observe particulièrement à New York, où se joue la découverte des prix en temps réel. Le COMEX traite des volumes colossaux de contrats à terme qui réagissent instantanément aux données économiques. Lorsque les chiffres de l'inflation américaine ou les rapports sur l'emploi sont publiés, explique l'Economic Times, les algorithmes de trading ajustent leurs positions en millisecondes.
Le prix de l'or peut bondir ou plonger de plusieurs dizaines de dollars en quelques secondes, bien avant qu'un seul lingot ait physiquement changé de propriétaire. Le prix spot, celui de l'or livrable immédiatement, suit constamment ces anticipations matérialisées dans les contrats dérivés.
Qui contrôle vraiment le prix
Aucune autorité centrale ne fixe le prix de l'or. Le marché découvre sa valeur en permanence à travers l'interaction de milliers de participants : hedge funds spéculant sur le court terme, banques centrales diversifiant leurs réserves, compagnies minières couvrant leur production future, et investisseurs institutionnels cherchant une protection contre l'inflation.
Dans cette mécanique, les marchés dérivés exercent une influence disproportionnée. Leur liquidité supérieure et leur capacité à intégrer instantanément les nouvelles informations en font le véritable centre nerveux de la formation des prix. Lorsqu'un investisseur consulte le cours de l'or, il observe le résultat d'un vote permanent exprimé majoritairement par des traders qui ne possèdent pas d'or et n'en posséderont jamais. C'est le triomphe de l'or papier sur l'or métal.




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