Une injection unique capable de faire chuter durablement le «mauvais» cholestérol: la promesse fait le tour des réseaux sociaux. Derrière l’effet d’annonce, des essais cliniques bien réels explorent l’édition génétique CRISPR, entre espoir thérapeutique et questions éthiques majeures.
Depuis quelques mois, des publications virales affirment qu’une seule injection aurait remplacé «définitivement» une vie entière de médicaments contre le cholestérol. Le message est séduisant, presque révolutionnaire : plus de comprimés quotidiens, plus de statines, mais une correction génétique ciblée, opérée une fois pour toutes. Derrière ce récit simplifié se cache pourtant une réalité scientifique plus nuancée, fondée sur des travaux expérimentaux encore à un stade précoce.
La technologie en question repose sur l’édition génétique CRISPR-Cas9, un outil permettant de modifier précisément l’ADN. Dans le cas du cholestérol, les chercheurs ciblent principalement le gène PCSK9, exprimé dans le foie. Ce gène joue un rôle clé dans la régulation du cholestérol LDL: lorsqu’il est actif, il limite l’élimination du LDL par les cellules hépatiques. Or, depuis une quinzaine d’années, on sait que certaines personnes porteuses de mutations naturelles inactivant PCSK9 présentent des taux de LDL très bas, sans effet délétère apparent, et un risque cardiovasculaire fortement réduit.
C’est sur cette observation que se sont appuyés les chercheurs pour développer d’abord des anticorps anti-PCSK9, puis, plus récemment, une approche radicalement différente: désactiver le gène lui-même. En 2023, une équipe internationale a publié dans le New England Journal of Medicine les premiers résultats d’un essai clinique de phase 1 utilisant une thérapie CRISPR in vivo, appelée VERVE-101. Cette thérapie repose sur un système de base editing, une version plus précise de CRISPR, administrée par injection intraveineuse et ciblant spécifiquement les cellules du foie.
Les résultats préliminaires ont montré une baisse du cholestérol LDL pouvant atteindre environ 50 % chez certains participants, après une seule injection, avec un effet persistant sur plusieurs mois. Ces chiffres ont immédiatement suscité un enthousiasme considérable, car ils sont comparables, voire supérieurs, à ceux obtenus avec les statines ou les inhibiteurs de PCSK9 administrés régulièrement. Toutefois, il est crucial de rappeler que ces essais ont porté sur un très petit nombre de patients, atteints d’hypercholestérolémie sévère et à haut risque cardiovasculaire, et qu’ils visaient avant tout à évaluer la sécurité du traitement, non son efficacité à long terme.
En parallèle, une autre approche, baptisée CTX310, cible cette fois le gène ANGPTL3, lui aussi impliqué dans la régulation des graisses sanguines. Présentée fin 2025 lors des congrès de l’American Heart Association, cette thérapie expérimentale de type CRISPR-Cas9 a été administrée une seule fois par perfusion intraveineuse à quinze volontaires souffrant de troubles lipidiques difficiles à traiter. Les résultats préliminaires ont montré une réduction moyenne du LDL d’environ 50 %, parfois jusqu’à 70 %, ainsi qu’une diminution d’environ 55 % des triglycérides, sans effets indésirables graves rapportés. Les effets sont apparus dès les deux premières semaines et se sont maintenus au moins soixante jours dans les suivis disponibles. Ces données confirment la faisabilité d’une correction génétique durable des mécanismes lipidiques, mais elles restent limitées par la taille et la durée de l’étude.
C’est ici que le discours viral devient trompeur. Parler de «remplacement définitif» des traitements quotidiens est scientifiquement prématuré. Modifier l’ADN des cellules hépatiques est, par définition, irréversible. Or, toute thérapie irréversible impose des exigences de sécurité extrêmement élevées. Les principaux risques concernent les effets dits «hors cible»: des modifications involontaires de l’ADN ailleurs dans le génome, susceptibles d’entraîner des conséquences imprévues, notamment cancéreuses. Même si les nouvelles générations de CRISPR sont beaucoup plus précises, le recul clinique reste très limité.
Par ailleurs, le cholestérol n’est pas une pathologie monogénique simple dans la majorité des cas. L’hypercholestérolémie commune résulte d’interactions complexes entre génétique, alimentation, mode de vie et autres maladies métaboliques. Désactiver PCSK9 ou ANGPTL3 ne règle ni les déséquilibres alimentaires, ni l’inflammation chronique, ni les autres facteurs de risque cardiovasculaire comme le tabagisme, l’hypertension ou le diabète. La thérapie génique pourrait donc concerner, au mieux, des populations très ciblées.
Les chercheurs eux-mêmes restent prudents. Dans leurs publications, ils insistent sur la nécessité de suivis prolongés sur plusieurs années, ainsi que sur des essais de phase 2 et 3 impliquant un nombre bien plus important de patients. Les agences de régulation, comme la FDA ou l’EMA, imposent d’ailleurs des critères particulièrement stricts pour toute thérapie modifiant le génome de façon permanente.
L’enthousiasme s’explique néanmoins. Si ces approches se confirment, elles pourraient transformer la prévention cardiovasculaire chez certains patients à très haut risque, en particulier ceux qui ne tolèrent pas les traitements actuels ou présentent des formes génétiques sévères. Plus largement, ces travaux ouvrent la voie à une médecine préventive fondée sur la correction biologique de mécanismes pathologiques en amont, plutôt que sur la gestion chronique des symptômes.
Mais entre promesse scientifique et réalité clinique, le chemin reste long. À ce stade, CRISPR n’a pas remplacé les statines: il a simplement entrouvert la porte d’une médecine où la prévention passerait, peut-être un jour, par la correction du gène plutôt que par la prise du comprimé. Reste à savoir si la société acceptera qu’on modifie durablement le génome pour prévenir un risque plutôt que pour traiter une maladie. Une question scientifique, mais aussi éthique.
Sources
- Laffin, L.J., Nicholls, S.J. et al. CRISPR-Cas9 Gene Editing Targeting ANGPTL3: First-in-Human, Phase 1 Results. New England Journal of Medicine, 2025.
- Musunuru, K. et al. In Vivo Base Editing of PCSK9 in Humans. New England Journal of Medicine, 2023.
- Musunuru, K. et al. Base Editing for Cholesterol Reduction in Monkeys and Human Cells. Nature, 2021.
- Cohen, J.C., Boerwinkle, E., Mosley, T.H. Jr., & Hobbs, H.H. Sequence Variations in PCSK9, Low LDL, and Protection against Coronary Heart Disease. New England Journal of Medicine, 2006.

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