La guerre que nous regardons aujourd’hui n’est pas celle que nous croyons voir. Elle ne se joue ni à Gaza, ni en Ukraine, ni dans le détroit d’Ormuz. Ces conflits sont des fronts secondaires, des zones de friction locales. La véritable ligne de fracture du XXIᵉ siècle oppose deux puissances qui structurent désormais le monde: les États-Unis et la Chine.
Ce n’est pas une guerre militaire classique. Elle est économique, énergétique, technologique, maritime. Et surtout, elle est longue.
Depuis une décennie, Washington a progressivement désigné Pékin comme son adversaire stratégique central. La rivalité ne concerne pas seulement le commerce ou les semi-conducteurs: elle touche le cœur même de la puissance moderne. L’accès à l’énergie et le contrôle des routes qui permettent de la transporter. La Chine est devenue la première puissance industrielle du monde, mais elle est dépendante de ressources extérieures, notamment pour son pétrole. Ses besoins énergétiques massifs constituent son principal point de vulnérabilité. Le pays est de très loin le premier importateur de pétrole au monde. 11,5 millions de barils par jour, pour faire tourner l’usine de la planète.
Dans ce contexte, chaque crise énergétique prend une dimension globale. L’Iran et le Venezuela, deux États sous sanctions américaines, sont aussi des fournisseurs majeurs de pétrole à prix réduit pour la Chine. Pékin est le principal acheteur du brut iranien, malgré les pressions occidentales.
Ce n’est donc pas seulement une question régionale: c’est un enjeu d’équilibre stratégique.
La pression américaine sur ces régimes peut être interprétée comme une tentative de réduire les marges énergétiques chinoises. L’épisode vénézuélien récent avec la capture de Maduro a fragilisé les intérêts chinois dans la région. Il a été analysé par certains observateurs comme un signal adressé directement à Pékin: l’hémisphère Ouest est une zone d’influence stratégique pour Washington. Point final.
Mais cette confrontation reste paradoxale. Les deux puissances sont trop interdépendantes pour s’affronter militairement. Une guerre directe entre les États-Unis et la Chine serait suicidaire pour les deux empires. La confrontation se déplace donc ailleurs: dans les sanctions, les alliances, les détroits maritimes, les chaînes d’approvisionnement. Les détroits de Malacca, Bab el-Mandeb, Ormuz ou Suez ne sont plus seulement des passages commerciaux; ils sont devenus des points de pression stratégique.
La mer est redevenue le centre du monde. La Chine modernise sa flotte pour sécuriser ses routes commerciales, tandis que les États-Unis cherchent à préserver leur domination maritime historique.
Dans ce duel, la Russie occupe une position ambiguë. Immense territoire, 11% des terres émergées, puissance énergétique majeure, elle n’est pas un empire économique comparable aux deux géants mais reste un acteur clé par sa géographie et ses ressources. Elle oscille entre rapprochement tactique avec Pékin et méfiance stratégique vis-à-vis d’une Chine dont la puissance démographique et industrielle pourrait, à long terme, devenir écrasante.
Et l’Europe? Elle apparaît de plus en plus comme un espace économique plutôt que politique: un marché de consommateurs vieillissants, dépendant militairement et énergétiquement, perdant sa place dans un monde redevenu brutal.
Le XXIᵉ siècle ne ressemblera pas à la guerre froide. Il n’y aura probablement pas de bataille décisive ni de capitulation. La rivalité sino-américaine ressemble davantage à une lutte d’érosion: contrôler les flux plutôt que les territoires et sécuriser les ressources plutôt que conquérir des pays.
La guerre du futur n’est pas une guerre de tanks. C’est une guerre de routes maritimes, de pipelines, de sanctions et de dépendances.
Et dans cette guerre-là, celui qui contrôle l’énergie ne gagne pas seulement la bataille: il écrit les règles du monde. Et, ni les États-Unis, ni la Chine ne peuvent prendre le risque d’une confrontation militaire directe, qui serait nucléaire.
Parce que, comme le disait Einstein:
«Je ne sais pas avec quelles armes se fera la Troisième Guerre mondiale, mais la Quatrième se fera avec des bâtons et des pierres.»




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