Ramadan et Carême: un choc saisonnier de demande dans une économie sous contrainte
Ramadan et Carême: quand les deux jeûnes font tourner l’économie libanaise. ©shutterstock

La coïncidence du Ramadan musulman et du Carême chrétien ne constitue pas seulement un fait religieux. Au Liban, elle agit comme un choc saisonnier de demande identifiable, dans une économie où la consommation des ménages représente plus de 80% du PIB.

Dans un tel modèle, toute modification des comportements alimentaires et sociaux se traduit mécaniquement par un effet conjoncturel mesurable. Le paradoxe est apparent: période de retenue spirituelle, mais intensification de certaines dépenses.

Un impact macroéconomique limité mais tangible

Les estimations sectorielles suggèrent qu’une hausse de consommation de 30% à 50% sur un mois pourrait générer entre 50 et 90 millions de dollars d’activité supplémentaire. Rapporté à l’année, l’effet sur le PIB resterait modéré, de l’ordre de +0,2% à +0,4%.

L’impact ne modifie donc pas la trajectoire macroéconomique du pays. En revanche, à l’échelle microéconomique, ces semaines peuvent représenter un mois décisif de trésorerie pour de nombreux commerces, dans un contexte marqué par l’érosion du pouvoir d’achat et la contraction de la classe moyenne.

Il s’agit moins d’un moteur de croissance que d’un amortisseur conjoncturel pour certains segments.

Une transformation de la demande

L’élément central n’est pas tant l’augmentation globale de la consommation que sa reconfiguration sectorielle.

Durant le Ramadan, l’activité commerciale se déplace vers la soirée, créant une forme d’«économie de nuit». La demande se concentre dans une fenêtre de quatre à six heures après le coucher du soleil.

Les effets sectoriels sont clairs :

  • Produits frais: +25% à +35%
  • Pâtisseries et confiseries: +40% en moyenne
  • Dattes et jus: jusqu’à +50% dans certains segments
  • Restaurants: progression de 20% à 50% du chiffre d’affaires mensuel

Il s’agit d’un phénomène de compression temporelle de la dépense plus que d’un simple surplus.

Quant au Carême chrétien, il produit une dynamique différente: la demande ne s’intensifie pas de manière homogène, elle se substitue.

  • Consommation de poisson: +30% à +40%
  • Légumineuses et produits végétariens: +15% à +25%
  • Développement de gammes spécifiques dans la restauration et la boulangerie

L’effet économique repose davantage sur un changement de structure du panier de consommation que sur une augmentation brute du volume.

L’économie de solidarité: un circuit parallèle structuré

Le Ramadan et le Carême sont également marqués par une hausse des dons en nature et en espèces, estimée entre 20% et 30% pendant le Ramadan selon des responsables associatifs.

Ce flux génère une activité indirecte: achats en gros de denrées, logistique, conditionnement et distribution.

Dans un pays où plus de 70% de la population vit sous le seuil de vulnérabilité économique, cette économie de solidarité constitue un canal redistributif non négligeable, soutenant à la fois les bénéficiaires et les opérateurs de la chaîne logistique.

Arbitrages sous contrainte inflationniste

Cette dynamique s’inscrit toutefois dans un environnement inflationniste persistant. Les prix des produits alimentaires et des boissons non alcoolisées affichent encore une hausse annuelle d’environ 14,6%.

La hausse saisonnière de la consommation ne s’opère donc pas dans un contexte neutre. Les ménages procèdent à des arbitrages: priorisation des dépenses alimentaires liées aux rassemblements, réduction des sorties extérieures au profit des repas à domicile, compression de l’épargne – lorsqu’elle existe.

Les familles mixtes cumulant les exigences alimentaires des deux traditions peuvent voir leur budget sensiblement alourdi.

Un révélateur du modèle libanais

Au-delà des chiffres, la superposition du Ramadan et du Carême illustre une caractéristique structurelle de l’économie libanaise: sa forte sensibilité aux cycles sociaux et confessionnels.

Le marché s’ajuste rapidement: adaptation des horaires, segmentation des produits, campagnes promotionnelles ciblées, hybridation des registres culturels dans l’espace commercial.

Dans une économie fragilisée par les crises financières et politiques, ces cycles religieux jouent un rôle d’activateur ponctuel d’activité. Ils ne créent pas une croissance durable, mais contribuent à maintenir des flux économiques dans un environnement contraint.

La coïncidence du Ramadan et du Carême ne constitue pas un tournant macroéconomique. Elle représente cependant un choc saisonnier de demande, une reconfiguration sectorielle marquée et un moment stratégique pour les acteurs du commerce alimentaire et de la restauration.

Dans un pays où la consommation reste le principal moteur de l’activité, cette convergence religieuse rappelle que, au Liban, les calendriers spirituels continuent d’organiser les rythmes économiques.

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