Iran–États-Unis: à Genève, une «fenêtre d’opportunité» sous haute tension
Abbas Araghchi, ministre des Affaires étrangères de l’Iran, s’exprime lors d’une réunion bilatérale entre la Suisse et l’Iran, organisée dans le cadre d’un deuxième cycle de discussions américano-iraniennes, alors que les États-Unis pressent Téhéran de conclure un accord visant à limiter son programme nucléaire, à Genève le 17 février 2026. ©CYRIL ZINGARO / AFP

Après un premier cycle de négociations tenu le 6 février à Oman, Américains et Iraniens se sont retrouvés ce mardi à Genève pour un deuxième round de discussions indirectes sur le dossier nucléaire. Téhéran évoque des «principes directeurs» communs et une possible avancée vers un texte d’accord. Mais les divergences persistent, notamment sur les missiles balistiques, alors que la pression militaire s’intensifie dans le Golfe. En Iran, la population observe ces pourparlers avec désillusion.

Le premier cycle de discussions s’était tenu le 6 février à Mascate, sous médiation omanaise. Il marquait la reprise des échanges entre Washington et Téhéran après les frappes américaines de juin 2025 contre des sites nucléaires iraniens, dans le contexte de la guerre de 12 jours déclenchée par Israël.

Mardi, les deux délégations se sont retrouvées à Genève, dans la résidence de l’ambassadeur d’Oman. Les échanges sont restés indirects et peu d’éléments ont filtré. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a affirmé qu’un «large accord» avait été trouvé sur un ensemble de principes appelés à servir de base à un futur texte. Il a qualifié cette session de plus constructive que celle d’Oman, tout en reconnaissant que les écarts restent importants et qu’un compromis demandera du temps.

Les deux parties doivent désormais travailler sur des projets de textes avant qu’une date ne soit fixée pour un troisième cycle. M. Araghchi a également évoqué l’ouverture d’une «nouvelle fenêtre d’opportunité» pour un règlement diplomatique durable.

Pression militaire et démonstration de force

Malgré le maintien du canal diplomatique, le climat stratégique reste tendu. Le porte-avions américain Abraham Lincoln demeure positionné dans la région, et un deuxième groupe aéronaval a été déployé ces derniers jours. Selon des données de suivi aérien en source ouverte et un responsable américain, plus de 50 avions de chasse F-35, F-22 et F-16 ont été envoyés dans la zone au cours des dernières 24 heures. Le porte-avions Gerald R. Ford est en route et le George Bush pourrait être mobilisé dans les semaines à venir.

La stratégie américaine pourrait évoluer au jour le jour. Certains experts, qui suivent ce dossier de très près, estiment que Washington navigue à vue. D’autres évoquent une approche à plusieurs volets combinant négociation, dissuasion navale et maintien explicite de la menace de frappes en cas d’échec des négociations.

À Téhéran, le ton est ferme: le guide suprême Ali Khamenei a déclaré ce mardi que les États-Unis n’avaient pas réussi à affaiblir la République islamique depuis 47 ans et qu’ils n’y parviendraient pas davantage. Il a menacé de frapper des cibles américaines dans la région en cas d’agression et affirmé que l’Iran pouvait couler un porte-avions.

Les Gardiens de la Révolution ont mené des manœuvres dans le détroit d’Ormuz, diffusées par la télévision d’État. Un responsable naval a affirmé que l’Iran était capable de fermer ce passage stratégique par lequel transite près de 20 % du pétrole mondial. Malgré cette rhétorique, plusieurs analystes soulignent que Téhéran cherche à éviter de nouveaux bombardements américains comme ceux de juin 2025.

Ce qui se discute réellement

Selon des responsables iraniens, les discussions portent principalement sur le programme nucléaire et le niveau d’enrichissement de l’uranium. Téhéran serait disposé à envisager un assouplissement. Dans le même temps, l’Iran aurait proposé un ensemble de contrats à des entreprises américaines dans les secteurs pétrolier, gazier et minier, ainsi que des achats d’avions Boeing. Une manière de créer des incitations économiques directes pour Washington.

En contrepartie, l’Iran ne demanderait pas la levée générale des sanctions mais le déblocage de fonds iraniens gelés à l’étranger, notamment environ 6 milliards de dollars bloqués au Qatar ainsi que d’autres capitaux dans différents pays. En revanche, l’Iran refuse toujours d’inclure dans les négociations son programme de missiles balistiques et ses liens avec le Hamas, le Hezbollah et les Houthis. Les États-Unis et Israël souhaitent intégrer ces dossiers, estimant qu’ils constituent une menace directe. Mais Téhéran considère ces sujets comme relevant de sa souveraineté et rejette toute ingérence.

Le rôle discret de l’AIEA

En marge des pourparlers, Abbas Araghchi a rencontré à Genève le directeur général de l’Agence internationale de l’énergie atomique, Rafael Grossi, qui s’est également entretenu avec la délégation américaine. La mission de contrôle de l’AIEA en Iran est interrompue depuis plusieurs mois. Aucun détail n’a été communiqué sur le contenu des échanges, sinon la mention d’une rencontre «hautement productive». Plusieurs observateurs estiment qu’en cas d’accord, l’AIEA devrait retrouver un rôle central de vérification.

Le dossier balistique en chiffres

Avant la guerre de juin 2025, les experts estimaient que l’Iran disposait d’environ 3 000 missiles balistiques opérationnels. Un peu plus de 1 500 auraient été détruits lors des frappes de 2025. Selon plusieurs spécialistes, près de 700 missiles auraient déjà été reconstitués en quelques mois. L’objectif final serait d’atteindre 5 000 unités. Pour Israël comme pour les États-Unis, ces capacités constituent un enjeu stratégique majeur en raison de leur portée.

Le regard du peuple iranien

Sur le terrain, la société iranienne suit ces discussions avec distance. Contactée par Ici Beyrouth, la journaliste et spécialiste de l’Iran Mariam Pirzadeh décrit une population marquée par une profonde désillusion. «Les Iraniens sont dans un état de tristesse et de désespoir inédit. Après avoir espéré que les choses changent, les massacres leur ont fait prendre conscience qu’ils étaient seuls face à ce régime, prêt à tout pour conserver le pouvoir.»

Elle évoque aussi un quotidien dégradé: «Leur vie s’est beaucoup “libanisée” justement, avec les coupures d’eau et d’électricité. Ils n’en avaient pas l’habitude, mais c’est désormais leur quotidien. Leurs cours se font à distance, ce qui rend les examens difficiles.»

Interrogée sur les explosions quasi simultanées survenues fin janvier dans plusieurs villes du pays, Mariam Pirzadeh dit surtout son incompréhension. «C’est très étrange ce qu’il s’est passé», explique-t-elle, en rappelant l’épisode de Bandar Abbas, port stratégique pour l’Iran, à la fois pour l’acheminement du pétrole et comme porte d’entrée sur le détroit d’Ormuz. «On a vu une journaliste faire un direct devant l’immeuble, et un homme en habit militaire en être sorti sur un brancard», raconte-t-elle.

Pour la journaliste qui répondait à nos questions, deux lectures restent possibles: soit un signal destiné à rappeler qu’une confrontation militaire reste envisageable, soit une dynamique intérieure, dans un pays où «même si les manifestations sont terminées, la colère est toujours là, très profonde», et où la perspective d’attaques visant des quartiers généraux des Sepah-e Pasdaran peut «aiguiser l’envie» de certains. Et Mariam Pirzadeh de conclure: «On ne saura jamais vraiment ce qu’il s’est passé, ou bien plus tard.»

Cette opacité ne concerne pas seulement les explosions. Elle entoure aussi les discussions en cours. À Genève, sous médiation omanaise, les envoyés américains Steve Witkoff et Jared Kushner poursuivent les échanges avec la délégation iranienne. Peu d’éléments filtrent, sinon la volonté affichée de continuer à travailler sur un texte. Le canal diplomatique demeure ouvert mais rien n’indique encore qu’il débouchera sur un compromis.

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