À Kinshasa, la rumba congolaise, inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'Unesco en 2021, continue de vibrer dans des lieux emblématiques comme le bar La Crèche, malgré le désintérêt croissant des jeunes générations. Entre concerts nostalgiques, préservation patrimoniale et enseignement à l'Institut national des arts, cette musique populaire emblématique du Congo, qui puise ses racines dans l'ancien royaume Kongo et dans les échanges transatlantiques, fait face au défi de transmettre son héritage à la jeunesse dans un contexte de modernisation culturelle et de financement limité.
Sur le toit-terrasse d'un immeuble décrépi, des danseurs enivrés de musique et d'alcool se déhanchent sur de vieux tubes: le weekend à La Crèche, bar historique de la capitale congolaise Kinshasa, la rumba fait chalouper les corps «jusqu'au petit matin».
La rumba congolaise, joyau culturel de la République démocratique du Congo (RDC) et du Congo-Brazzaville voisin, a été inscrite au patrimoine culturel immatériel de l'Unesco en 2021.
Dans les deux capitales, les spécialistes situent les origines de cette musique populaire dans l'ancien puissant royaume Kongo qui a disparu avec la colonisation et où l'on pratiquait une danse appelée Nkumba, signifiant «nombril», parce qu'elle faisait danser homme et femme nombril contre nombril.
Durant la traite négrière, les Africains ont emporté dans les Amériques leur culture et leur musique. Ils ont fabriqué leurs instruments, rudimentaires au début, plus sophistiqués ensuite, pour donner naissance au jazz au nord, à la rumba à Cuba. Avant que cette musique soit ramenée en Afrique par les commerçants, avec disques et guitares.
«Si vous vous sentez nostalgique, que vous avez envie de retrouver le bon vieux temps, passez à La Crèche», lance le chanteur Albert Diasihilua, avant de monter sur scène.
Il est bientôt minuit, la bière coule à flot. La serveuse se lance sur la piste, emportée à son tour par les rythmes de la musique qui tout à coup s'arrête net: coupure d'électricité. Vrombissement d'un groupe électrogène, et la fête reprend.
«Ici, c'est le foyer qui garde la rumba originelle», résume Albert Diasihilua.
«Menacée»
Depuis 1984, le mythique orchestre de La Crèche perpétue avec des concerts la tradition de la rumba congolaise, dont les paroles racontent souvent l'amour, avec des reprises des grands classiques de Tabu Ley Rochereau, Franco Luambo ou Grand Kallé, alors que le genre est parfois délaissé par les jeunes générations.
Le public est généralement d'un certain âge. Et dans les bars branchés fréquentés par la jeunesse de Kinshasa, la rumba d'autrefois a souvent évolué en une fusion moderne mêlant Afropop et RnB, un style notamment popularisé par l'artiste congolais de renommée mondiale Fally Ipupa.
«Il ne faut pas que les jeunes Congolais perdent cette musique parce que nous, on est en train de partir», plaide Albert Diasihilua qui, à 73 ans, cumule déjà 50 ans de carrière.
Pour conserver la mémoire, un musée national de la rumba a officiellement ouvert ses portes au public à Kinshasa en décembre. L'établissement est situé dans l'ancienne maison de Papa Wemba, star de la rumba congolaise décédée en 2016.
Pour Glodi Nkiadiasivi, directeur adjoint du musée, la rumba congolaise est «menacée» par l'oubli: «les jeunes ne connaissaient pas sa richesse, ils sont de plus en plus influencés par les chansons américaines, nigérianes et françaises».
Vêtements portés par Papa Wemba, récompenses ayant marqué sa carrière ou encore instruments traditionnels, le lieu veut attirer en proposant visites guidées, conférences et concerts.
Jusqu'ici, seule une centaine de visiteurs ont été enregistrés, selon M. Nkiadiasivi, dans un pays où moins de 1% du budget de l'État est alloué à la culture.
«Lire la musique»
À l'Institut national des arts de Kinshasa (INA), créé peu après l'indépendance en 1960, les enseignants tentent de former la relève. L'histoire de la rumba congolaise et les bases musicales y sont enseignées depuis 2022.
«Il y a beaucoup d'artistes en ville très talentueux mais qui ne savent pas lire la musique parce qu'ils ont appris sur le tas», explique Michel Lutangamo, professeur et chef d'orchestre de l'INA.
«La rumba, comme d'autres de nos musiques traditionnelles, est basée sur l'oralité et donc très évanescente. Elle peut disparaitre à tout moment. La meilleure façon de la conserver, c'est de la mettre par écrit», souligne Jean-Romain Malwengo, ethnomusicologue et enseignant à l'INA.
Depuis une quinzaine d'années, le spécialiste travaille avec ses étudiants sur un projet de retranscription des chansons diffusées à la télévision, la radio ou sur vinyles. Entre 300 et 400 titres ont déjà été archivés.
Cette musique, «c'est notre identité, elle fait partie de nous», souligne M. Malwengo.
En troisième année de licence de musique, Daniel Lukusa, 26 ans, joue de la guitare. Il raconte avoir grandi au son de la rumba en boucle dans la maison familiale: «la pure rumba commence à se perdre, les jeunes pensent qu'ils ajoutent des effets alors qu'en fait ils abiment le style», dit-il.
Avec AFP



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