L’histoire d’un chérubin
©Amine Jules Iskandar

Lors de notre passage devant une église de Beit-Chbéb durant l’été 1992, un chérubin, né il y a plusieurs milliers d’années sur la côte de Phénicie, est venu s’écraser à nos pieds. Nous levâmes les yeux, et ce furent tous les chérubins des linteaux des portes et des fenêtres qui étaient martelés et renversés au sol. « Nous épurons cette église de ces influences étrangères », a-t-on promptement rétorqué à notre tentative d’arrêter le saccage.

C’est l’histoire d’un chérubin, né il y a plusieurs milliers d’années sur la côte de Phénicie. Il continue d’orner les portes et les fenêtres, les autels et les clochers des églises des montagnes dans un Orient qui se veut iconoclaste. L’Islam ne tolère pas l’image, alors que le christianisme orthodoxe est connu pour son rejet de la statuaire. L’orthodoxie affectionne l’icône, où la représentation du divin est rendue en dehors de la réalité sensible. Elle se limite donc à deux dimensions et s’éloigne du volume, qui renvoie à la matière.

 

La latinisation

Sans être orthodoxe, la tradition maronite demeure néanmoins syriaque. Et le monde syriaque se consacre plus volontiers à la miniature des manuscrits et à l’iconographie des fresques qu’à la statue en ronde-bosse. Lorsqu’il s’adonne à la sculpture, il opte pour l’entrelacs et la broderie de pierre, alliant inventivité et souplesse des formes végétales. Ces mêmes frises et pyramides en dentelles qui ornent les manuscrits enrichissent les encadrements des ouvertures, des croix et des corniches de l’architecture.

L’Église maronite est la seule en Orient à faire appel à la sculpture en haut-relief et même en ronde-bosse. Depuis la fondation du Collège maronite de Rome en 1584, personne n’ignore la profonde latinisation qu’a connue cette Église, ainsi que son influence sur sa société, son art et son architecture. Pour certains, la latinisation de l’Église antiochienne des Syriaques maronites remonte encore plus loin, notamment au voyage à Rome du patriarche Jérémie d’Amchit en 1215. « À partir de cette époque, écrivait en 1898 Chartouni (éditeur d’Estéphanos Douaihy), notre clergé a pris les ornements latins et a tâché de se rapprocher en tout de l'Église romaine. »

Fra Gryphon écrivait aussi au XV° siècle dans sa lettre au patriarche que « les Maronites qui habitent le pays des Latins : Rhodes, Chypre, Tripoli, Beyrouth et la Terre Sainte, fréquentent depuis longtemps jusqu'à ce jour les églises des Latins, et célèbrent la messe sur leurs autels et avec leurs habits sacerdotaux… et reçoivent leurs ornements comme la mitre et autre chose. »  

Pourtant, le processus de latinisation ne suffit pas à expliquer, à lui seul, l’apparition de la sculpture dans la tradition maronite. Le conservatisme est tel qu’il filtre d’ordinaire les influences, comme il l’a fait dans les Églises uniates restées fidèles à leurs principes artistiques.

 

Le conservatisme phénicien

Comme les mots, les images et les formes sont toujours porteuses d’une mémoire seconde. La tolérance pour le figuratif ne peut naître d’une simple influence latine, à moins d’apparaître comme un rajout artificiel. Les formes importées font office d’intruses et ne s’harmonisent pas avec l’esprit local. Or, les motifs figuratifs semblent s’intégrer naturellement dans l’architecture maronite, où ils font preuve d’une continuité presque organique. Le secret de cette faculté réside dans la mémoire inconsciente du passé et de son imaginaire.

Le motif qui ornait les temples phéniciens était le disque, ou soleil, ou globe ailé, symbole du grand dieu de la triade : El qui n’est autre qu’Hélios. Ce thème d'origine égyptienne, figurant sur la plupart des temples et des stèles du Liban, était devenu typique de la civilisation phénicienne. En 950 av. J.-C., Yéhawmilk, roi de Byblos-Guébal, inscrivait sa dédicace sur le temple de Baalét-Guébal (la Dame de Byblos) : « J'ai fait pour ma Dame-de-Guébal cet autel en bronze qui se trouve en cette cour, et cette porte d'or qui est placée en face de ma porte, et le disque ailé en or… et ce portique avec ses colonnes et ses chapiteaux et son toit. »  

 

Disque ailé d’une stèle phénicienne, surmontée d’uraeus. Cagliari, Museo Archeologico Nazionale. (Photo M. Sabatino in Les Phéniciens)

Les stèles retrouvées à Tyr et Sidon par Ernest Renan révèlent que la forme primitive du globe ailé en Phénicie se réduisait à un soleil sous forme de disque simple muni d'ailes déployées. À une époque plus tardive (IIIᵉ-IIᵉ siècles av. J.-C.), les ailes ont pris une forme plus élaborée, comme dans la stèle de Tyr, aujourd’hui au musée du Louvre. Les ailes horizontales se sont alourdies et le disque s’est gonflé en globe.

Alourdissement des ailes qui endossent une forme organique. Stèle de Tyr. (Musée du Louvre).

 

L’hellénisation

Dès lors, à l'époque hellénistique, sont apparus des traits de visage humain, et le globe a pris plus de relief. À Amshit, dans la maison Tobia où résidait Ernest Renan, nous retrouvons une de ces représentations hellénistiques d'El, qu'avait repérée Maurice Barrès venu en pèlerinage sur les traces de Renan.

« Du côté de la terre, notait-il, la chambre où couchaient Henriette et Renan, et de l'autre côté, la chambre de Gaillardot et de Lockroy… J'admire, au-dessus d'une fenêtre, le dieu ailé de Gebeil sculpté dans une pierre antique. »

Il s'agit alors d'une tête ailée qui orne le linteau de la fenêtre près de l'entrée. En comparant cet exemple à la stèle de Yehawmilk au musée du Louvre, ou à celles découvertes à Tyr et à Sidon par Renan, nous remarquons un net rétrécissement des ailes, qui se rapprochent davantage du type chérubin chrétien que du modèle égypto-phénicien. Nous sommes ainsi passés graduellement du disque aux ailes rigides, vers un globe au plumage naturel, et de là vers le visage ailé. 

Visage ailé de facture hellénistique. Amchit, maison Tobia.
 

Saint-Georges de Eddé-Jbeil

Sans pour autant avoir des origines païennes, les chérubins trahissent un aspect conservateur dans le goût artistique pour le choix des modèles iconographiques. Dans le renfermement sévère du Mont-Liban, l'influence étrangère ne pouvait se faire qu'une fois identifiée à une coutume locale. Or, le premier ornement des églises médiévales du Liban a été le globe ailé païen, réemployé en guise de linteau. L’un de ces plus beaux témoignages en est celui de l'église Saint-Georges d'Eddé, au pays de Byblos. Ce linteau, muni également d'inscriptions grecques, a malheureusement été prélevé par Ernest Renan pour être envoyé au Louvre. Mais dans Mission de Phénicie, Renan nous en fournit une description minutieuse.

« Le linteau d'Eddé, écrivait-il, est plus ancien. Je l'ai rapporté au musée du Louvre. Les uraeus ont été martelés, et le globe a été aplati pour recevoir une croix rouge. Les deux appendices supérieurs du globe, ici comme dans la pierre du baptistère de Gébeil, semblent les queues des uraeus. En Égypte, ces appendices se présentent comme des cornes de bouc ; mais je crois que les artistes de Phénicie ont interprété à leur guise la donnée originelle. »

La présence de quelques visages ailés, comme celui d'Eddé, et leur emploi dans les églises ont facilité l'épanouissement des chérubins. Un instinct sculptural, venu d’un passé lointain, leur a permis de percer l'austérité architecturale de la Montagne.

Églises de Qartaba, Bzommar (patriarcat arménien), Beit-Chbéb (Mar-Sassine) et Bikfaya (Mar-Abda).

Les cupidons

Il arrive cependant que le modèle soit spécifiquement latin, comme à Notre-Dame de Cannoubine. Là, dans la fresque du couronnement de la Vierge, à l’extrémité de la série de chérubins traditionnels, deux anges d'inspiration romaine sont peints avec l’intégralité de leur corps, à la manière des cupidons. Ils trahissent d'autant plus leur origine latine que leurs instruments de musique sont indiscutablement occidentaux.

Mais là encore, une fresque vieille de trois siècles n'est-elle pas déjà tradition ? Et recourir aujourd'hui à l'épuration de l'art maronite, ne serait-ce pas ignorer les réalités et la complexité de l’histoire ?   

Ce n'est malheureusement pas ce que nous avons constaté lorsque, en 1992, lors de notre passage devant une église de Beit-Chbéb, notre chérubin, né il y a plusieurs milliers d’années sur la côte de Phénicie, est venu s’écraser à nos pieds. Nous levâmes les yeux, et ce furent tous les chérubins des linteaux des portes et des fenêtres qui étaient martelés et renversés au sol. « Nous épurons l’église de ces influences étrangères », a-t-on promptement rétorqué à notre tentative d’arrêter le saccage.

 

Visage ailé de facture hellénistique. Amchit, maison Tobia.
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