«Dissuasion»: l’art de la menace
©Ici Beyrouth

Menacer pour éviter la guerre. Négocier sous pression. Faire de la peur un calcul. C’est cela, la dissuasion. Et elle structure aujourd’hui le dialogue États-Unis/Iran.

Au lendemain du deuxième cycle de pourparlers indirects entre Washington et Téhéran, achevé le 17 février à Genève, un mot s’impose avec une netteté particulière: «dissuasion».

Le 19 février, la tension est encore montée d’un cran. Les États-Unis ont estimé qu’il existait «de nombreuses raisons» de frapper l’Iran, tandis que Téhéran défendait «son droit» à l’enrichissement nucléaire.

Le 20 février, le déploiement militaire américain s’est, une nouvelle fois, concrétisé. Le porte-avions USS Gerald Ford, le plus grand au monde, a été aperçu entrant en mer Méditerranée après avoir franchi le détroit de Gibraltar, rejoignant l’USS Abraham Lincoln déjà positionné depuis fin janvier au Moyen-Orient. Le président Donald Trump a déclaré «envisager» une frappe limitée contre l’Iran si aucun accord n’aboutissait, se donnant un délai de dix à quinze jours pour trancher.

Face à cet ultimatum, l’Iran a dit vouloir un accord «rapide». Le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, a assuré qu’un projet d’accord destiné aux États-Unis serait «prêt d’ici deux ou trois jours», affirmant que les deux parties avaient intérêt à conclure sans tarder.

Entre porte-avions en mouvement, délais politiques et promesses de propositions, la diplomatie avance désormais à l’ombre des stratégies de dissuasion.

Un mot devenu doctrine

Emprunté au latin dissuasio – «action de détourner, de parler contre» – le terme apparaît en français au XIVᵉ siècle. À l’origine, la dissuasion relève du champ rhétorique: il s’agit de détourner quelqu’un d’un projet par l’argumentation.

Au XXᵉ siècle, le mot change d’échelle. Après 1945, il s’inscrit au cœur des doctrines militaires nucléaires. La dissuasion devient une stratégie visant à empêcher l’adversaire d’agir par la crainte des représailles. Le général André Beaufre, dans Dissuasion et stratégie (1964), en formalise la logique: maintenir la paix non par l’absence de force, mais par la menace crédible de son emploi.

La guerre froide en offre une illustration: la peur de la destruction mutuelle a contenu l’affrontement direct entre les deux blocs. Depuis, le concept a débordé le seul champ nucléaire. On parle de dissuasion économique, cybernétique, conventionnelle.


 

Washington: la dissuasion par saturation stratégique

Dans le contexte actuel, la stratégie américaine repose sur une dissuasion fondée sur la supériorité militaire. L’objectif est de rendre la capacité de frappe visible, crédible et immédiatement opérationnelle, même si elle demeure liée à une décision politique.

Au Moyen-Orient, le dispositif américain atteint un niveau rarement observé ces dernières années. Le nombre total de bâtiments de guerre américains dans la zone s’élève à 17, dont deux porte-avions – l’USS Abraham Lincoln et l’USS Gerald Ford – ainsi que des destroyers lance-missiles et des frégates d’escorte.

La présence simultanée de deux groupes aéronavals dans cette région est exceptionnelle. Chaque porte-avions transporte des dizaines d’avions de combat et plusieurs milliers de marins, constituant une véritable base aérienne mobile.

À cette puissance navale s’ajoute un renforcement significatif des forces aériennes et des capacités de défense antimissile, tandis que des dizaines de milliers de soldats américains sont stationnés dans des bases à travers le Moyen-Orient.

Le déploiement simultané de capacités navales, aériennes et antimissiles traduit donc une dissuasion offensive par saturation stratégique.

Téhéran: la dissuasion asymétrique

Incapable de rivaliser frontalement avec une architecture militaire américaine lourde et technologiquement supérieure, l’Iran mise sur des leviers de dissuasion asymétriques.

Le premier levier est balistique. L’Iran dispose d’un arsenal de missiles de courte et moyenne portée capable de viser des bases américaines au Moyen-Orient. En juin 2025, après des bombardements américains contre des sites nucléaires iraniens, Téhéran avait déjà tiré des missiles vers une base au Qatar, interceptés par la défense aérienne américaine. Le message demeure: toute attaque serait suivie d’une riposte directe ou indirecte.

Le deuxième pilier est économique: la menace de bloquer l’accès au détroit d’Ormuz, par lequel transite près d’un cinquième du commerce mondial de pétrole. Cela transformerait la confrontation bilatérale en risque énergétique global. Les manœuvres menées par les Gardiens de la Révolution dans la zone, ainsi que les exercices conjoints avec la Russie en mer d’Oman, participent à cette démonstration de capacité.

Ces mesures relèvent ainsi d’une stratégie de dissuasion défensive, visant à rendre toute frappe américaine trop coûteuse politiquement, militairement et économiquement, tout en posant le risque d’une crise régionale élargie.

Le seuil à franchir, ou pas

Le face-à-face actuel illustre une dialectique classique de la dissuasion: chacun affirme préférer la négociation tout en préparant la guerre. Parallèlement, les délais deviennent eux-mêmes des instruments de pression.

La dissuasion repose donc sur un équilibre fragile: paraître prêt à frapper sans jamais franchir le seuil. Dans ce jeu, la crédibilité est essentielle. Une menace non suivie d’effet affaiblit, mais une menace exécutée peut déclencher une escalade incontrôlable.

À Genève, les discussions ont dégagé des «principes directeurs», mais aucun compromis formel. La diplomatie américano-iranienne se déroule dans le cadre d’une peur mutuelle organisée.

À force de brandir la menace, jusqu’où peut-on garantir qu’elle restera un simple outil de négociation?

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