Le pétrole iranien, l’art de la route invisible
©Ici Beyrouth

Sous sanctions américaines, le pétrole iranien continue de circuler grâce à une flotte fantôme et des circuits opaques. Au cœur du système : la Chine, client clé et maillon stratégique de survie économique.

Tandis qu’un round de négociations de la dernière chance entre les États-Unis et l’Iran s’ouvre jeudi à Genève, en parallèle d’une concentration de forces américaines au Moyen-Orient jamais vue depuis 2003, Washington cherche parallèlement à accentuer la pression économique sur Téhéran. Selon des informations dévoilées par le Wall Street Journal mercredi 11 février, l’administration Trump envisageait d’intercepter davantage de tankers de la fameuse flotte fantôme iranienne, qui permet à la République islamique de continuer à exporter son pétrole malgré les sanctions.

Cette initiative s’inscrit dans une stratégie plus large de « pression maximale ». Lors de leur rencontre à la Maison-Blanche la semaine dernière, le président américain et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou ont convenu d’intensifier les efforts pour réduire les revenus pétroliers iraniens, notamment en ciblant plus directement les exportations vers la Chine, principal débouché de Téhéran, selon deux responsables américains cités par Axios.

L’objectif est clair : frapper le cœur financier du régime au moment même où des discussions diplomatiques sont relancées sur le dossier nucléaire.

Un pétrole qui circule toujours

Malgré un arsenal de sanctions parmi les plus sévères au monde, le pétrole iranien n’a pas disparu du marché. Au contraire. En 2025, les exportations ont oscillé entre 1,3 et 1,7 million de barils par jour, selon des estimations concordantes de l’industrie et des agences énergétiques, un niveau relativement stable ces dernières années.

Officiellement, ces volumes devraient être proches de zéro. Dans la pratique, ils circulent plus que jamais, portés par un système logistique clandestin devenu particulièrement efficace.

La clé de cette résilience tient à trois éléments : une flotte parallèle de pétroliers, des techniques sophistiquées de dissimulation en mer et un client dominant prêt à absorber ces volumes.

La mécanique de la flotte fantôme

Au cœur du dispositif se trouve la « shadow fleet », une constellation de tankers vieillissants opérés via des sociétés écrans et enregistrés sous des pavillons de complaisance. Ces navires désactivent fréquemment leurs transpondeurs AIS afin d’échapper au suivi satellitaire et multiplient les changements de nom ou d’immatriculation.

Le trajet physique reste, lui, relativement classique. Le brut est chargé dans les terminaux iraniens du Golfe, notamment autour de Bandar Abbas ou de l’île de Kharg, puis transite par le détroit d’Ormuz avant de traverser l’océan Indien.

La dissimulation intervient ensuite. Au large de la Malaisie, de Singapour ou parfois près du port émirati de Foujaïrah, les cargaisons sont transférées d’un navire à un autre lors d’opérations dites ship-to-ship (STS). Le pétrole est alors mélangé à d’autres bruts et re-documenté avant d’être réexpédié sous une origine différente — souvent malaisienne ou indéterminée.

Selon des données industrielles citées par le Wall Street Journal, ces opérations se sont professionnalisées au point de réduire les délais logistiques : les cargaisons atteignent désormais leur destination en 50 à 70 jours, contre plus de 85 auparavant.

Le pétrole iranien ne disparaît donc pas. Il change simplement d’identité.

Une géographie désormais concentrée

Si les routes se sont complexifiées, la géographie du commerce s’est, elle, simplifiée. Aujourd’hui, plus de 80 % — et selon certaines estimations près de 90 % — des exportations iraniennes prennent la direction de la Chine.

Depuis le retrait américain de l’accord nucléaire en 2018 et le rétablissement des sanctions, Pékin s’est imposé comme le principal, et désormais quasi unique, acheteur du brut iranien. Les autorités chinoises n’ont officiellement déclaré aucune importation depuis 2023, mais les flux réels se poursuivent via des circuits indirects.

Ce pétrole est particulièrement prisé par les raffineries indépendantes chinoises, les « teapots », qui bénéficient d’une décote estimée entre 10 et 14 dollars par baril. Pour ces acteurs, le brut iranien représente une source d’approvisionnement compétitive dans un contexte de volatilité des marchés.

Pour Téhéran, l’enjeu est existentiel : maintenir un minimum de recettes en devises malgré l’isolement financier.

Un système de paiement hors radar

Le contournement des sanctions ne se limite pas au transport. Le règlement des cargaisons s’effectue lui aussi en dehors du système financier international dominé par le dollar.

Selon le Wall Street Journal, une partie des ventes fonctionne sur un modèle proche du troc. Le pétrole iranien est livré à des acheteurs liés à l’État chinois, et les paiements sont orientés vers des mécanismes financiers opaques. Ces derniers financent ensuite des projets d’infrastructures réalisés en Iran par des entreprises chinoises.

Au cœur de ce dispositif : l’assureur public chinois Sinosure et un mécanisme opaque connu sous le nom de Chuxin. Les fonds versés par les importateurs chinois ne transitent ainsi pas directement vers Téhéran, mais financent des projets d’ingénierie, de transport ou d’énergie sur le territoire iranien.

Ce circuit parallèle aurait permis d’acheminer jusqu’à 8,4 milliards de dollars l’an dernier pour soutenir ces projets, offrant à l’économie iranienne une bouffée d’oxygène malgré les restrictions bancaires.

En parallèle, des réseaux de « shadow banking » et des transactions commerciales indirectes permettent de récupérer une partie des revenus sous forme de biens ou de services.

Des alternatives qui se sont refermées

Avant cette concentration extrême vers l’Asie, l’Iran disposait d’un réseau plus diversifié. Des livraisons étaient régulièrement effectuées vers la Syrie, souvent à crédit, dans le cadre d’un partenariat politique et militaire étroit. Des échanges énergétiques existaient également avec le Venezuela, autre pays sous sanctions.

Ces axes ont depuis disparu. L’évolution des équilibres politiques en Syrie, à la suite de la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, a pratiquement fermé les circuits de livraison. Plus récemment, la capture du président Nicolas Maduro par Washington et les bouleversements subséquents intervenus au Venezuela ont réduit les possibilités de coopération énergétique. Résultat : la dépendance iranienne vis-à-vis du marché chinois n’a jamais été aussi forte.

Washington cible le maillon clé

Et c’est précisément cette dépendance qui guide aujourd’hui la stratégie américaine. Selon Axios, Donald Trump a signé un décret permettant d’accroître la pression économique sur les pays qui commercent avec l’Iran, y compris par l’imposition potentielle de droits de douane pouvant atteindre 25 %.

Toute mesure visant directement les achats chinois représenterait toutefois un risque diplomatique majeur, dans un contexte de relations déjà tendues entre Washington et Pékin et à l’approche d’un sommet bilatéral prévu au printemps.

Les responsables américains reconnaissent par ailleurs que les marchés pétroliers pourraient réagir davantage à un risque de perturbation régionale — par exemple dans le détroit d’Ormuz — qu’à une réduction progressive des exportations iraniennes.

Le véritable point de fragilité

Contrairement à une idée répandue, le point critique du dispositif iranien ne se situe plus dans le Golfe. Le pétrole y transite comme celui des autres producteurs de la région.

Le véritable nœud logistique se trouve plus à l’est, autour du détroit de Malacca et des zones maritimes d’Asie du Sud-Est où s’effectuent la plupart des transferts clandestins. C’est là que se joue l’essentiel de la bataille de traçabilité.

Pour Washington, multiplier les interceptions ou renforcer la surveillance dans ces zones pourrait compliquer le système. Mais l’expérience des dernières années montre que les réseaux s’adaptent rapidement aux nouvelles contraintes.

Un flux devenu stratégique

Au final, les sanctions n’ont pas supprimé le pétrole iranien du marché mondial. Elles ont transformé sa nature. Le brut de Téhéran circule désormais sans drapeau, sans origine officielle et au sein d’un circuit financier parallèle.

Dans le paysage énergétique mondial, l’Iran n’est plus un exportateur comme les autres. C’est devenu un flux discret, largement invisible, entièrement tourné vers un seul client.

Et tant que cette relation tiendra, la stratégie de pression maximale de Washington se heurtera à une réalité simple : le pétrole iranien n’a peut-être plus de place dans les statistiques officielles, mais il reste bien présent, tant dans les cuves que dans les équilibres géopolitiques mondiaux… du moins, tant que celle-ci n’évolue pas vers une action militaire directe.

 

 

 

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