Le Hezbollah engage une mue historique de son appareil de pouvoir
Des combattants du mouvement chiite libanais Hezbollah assistent aux funérailles du chef militaire du groupe, Ibrahim Aqil, dans la banlieue sud de Beyrouth, le 22 septembre 2024. ©AFP

Le Hezbollah procède à une restructuration profonde de son appareil organisationnel. Une série de nominations, de révocations et de créations de nouvelles instances redessine les contours du pouvoir au sein du mouvement, sous la supervision directe de son secrétaire général Naïm Kassem.

Si la formation pro-iranienne s'est jusqu'ici gardée de tout communiqué officiel, les détails de cette réorganisation ont été confirmés par plusieurs sources concordantes.

Une crise de leadership à l'origine des changements

La guerre de 2024 a laissé des cicatrices profondes dans la structure de commandement du Hezbollah. L'assassinat de Hassan Nasrallah, puis de son successeur désigné Hachem Safieddine, ainsi que de la quasi-totalité de l'état-major militaire, a provoqué ce que le centre de recherche israélien Alma qualifie, dans un rapport daté du 15 février, de «crise de leadership significative».

Naïm Kassem, décrit par la même source comme un «choix par défaut», a été nommé secrétaire général avec le soutien de Téhéran, mais peine à s'imposer avec la même autorité que son prédécesseur.

C'est dans ce contexte que s'inscrit la vaste opération de réorganisation en cours, dont l'objectif, selon des sources proches de la formation citées par l'Agence Anadolu, est de «colmater les brèches révélées par la guerre» et de «briser la glace avec les institutions de l'État libanais».

Raad vice-secrétaire général, les laïcs au sommet

Le changement le plus symbolique serait la nomination de Mohammad Raad, président du bloc parlementaire de la «Loyauté à la Résistance» depuis 1992, au poste de secrétaire-général adjoint. 

Cela représenterait une rupture avec la culture organisationnelle du mouvement: alors que les postes de direction ont historiquement été occupés par des clercs, ce poste inédit au sommet de la hiérarchie serait pour la première fois confié à une figure politique sans formation religieuse. Raad incarnerait une intégration formelle du volet politique au sommet décisionnel, en assumant la supervision des affaires parlementaires et institutionnelles.

Selon Alma, la décision de nomination ne serait toutefois pas attendue avant les élections législatives initialement prévues en mai. La restructuration en cours doit donc être lue comme une phase préparatoire dont certaines nominations restent encore à officialiser. En cas d'élévation de Raad, c'est le député Hassan Fadlallah qui prendrait la tête du bloc parlementaire.

Fneich à la tête du Conseil exécutif

Autre nomination centrale: l'ex-ministre et ex-député Mohammad Fneich. Celui-ci aurait pris la tête du Conseil exécutif du Hezbollah, l'instance chargée de gérer l'ensemble des activités civiles du mouvement – autrement dit, l'éducation, la santé, les médias, les relations extérieures ou encore la coordination et la liaison.

Asharq Al-Awsat précise que Fneich, l'un des fondateurs du Hezbollah au début des années 1980, est chargé d'une mission de restructuration administrative et institutionnelle, tout en supervisant le dossier des élections législatives. Le cheikh Ali Damouch, ancien directeur adjoint du Conseil exécutif, assumerait pour sa part les fonctions opérationnelles et organisationnelles au sein de cette instance, sans rôle stratégique.

L'éviction de Wafic Safa

C'est le départ de Wafic Safa qui a rendu visible cette réorganisation. Pendant des années, Safa avait dirigé l'unité de liaison et de coordination du Hezbollah, agissant comme intermédiaire entre le mouvement, les services de sécurité libanais, le pouvoir judiciaire et les acteurs politiques. Il avait également joué un rôle clé dans les filières de contrebande d'armes.

Selon Asharq Al-Awsat, des «désaccords profonds» avec Naïm Kassem et Mohammad Raad ont précipité son éviction de ce poste. Son retrait opérationnel reste néanmoins à nuancer : des médias libanais rapportent qu'une source proche du Hezbollah affirme qu'il «demeure au sein du corps organisationnel du Hezbollah», laissant entendre qu'il pourrait continuer à jouer un rôle en coulisses, notamment sur le dossier des armes.

Son remplaçant à la tête de l'unité serait Hussein Abdallah, conseiller politique de Kassem, avec un mandat cette fois strictement limité à la coordination sécuritaire et militaire. La coordination avec le gouvernement libanais serait désormais assurée par Ahmad Mohanna ou via le Conseil politique de la milice.

Un appareil médiatique centralisé

La réforme touche également le pôle médiatique. Une nouvelle instance, la «Hay'at al-I'lam» (Commission des médias), a été créée sous la présidence d'Ibrahim Moussaoui, avec pour mission d'unifier le discours public du mouvement et de superviser l'ensemble de ses organes de presse.

Youssef al-Zein prendrait la direction des relations avec les médias, en succession de Mohammad Afif, assassiné en novembre 2024. Ali al-Hajj Youssef serait chargé des réseaux sociaux.

Une reconfiguration à double lecture

Ces changements ont une double finalité. D'un côté, il s'agit de consolider l'autorité de Naïm Kassem en interne, en plaçant des fidèles aux postes clés et en réduisant les centres d'influence autonomes – dont celui que représentait Safa. De l'autre, le Hezbollah cherche à se repositionner en acteur politique «civil» face au gouvernement de Nawaf Salam qui a, pour la première fois depuis 25 ans, retiré toute référence à la «résistance» de sa déclaration ministérielle.

Selon Anadolu, citant des sources proches du Hezbollah, les transformations visent aussi à «préparer une phase de dialogue avec l'État» dans un contexte régional sous forte pression américaine contre l'Iran. Une reconfiguration pragmatique, aux contours encore flous, dont les effets réels dépendront en grande partie de l'issue des négociations entre Washington et Téhéran.

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