Les tensions entre le Pakistan et l'Afghanistan ont brutalement franchi un nouveau seuil ce vendredi, avec des frappes aériennes pakistanaises sur le territoire afghan suivies d'affrontements armés le long de la frontière. Cette séquence marque l'une des escalades les plus graves entre les deux voisins depuis le retour des talibans au pouvoir en 2021. 

Mais pour saisir ce qui se joue vraiment, il faut dépasser la chronologie immédiate. Selon le Middle East Institute, la relation entre Islamabad et Kaboul a traversé trois phases distinctes : un parrainage ouvert dans les années 1990, un partenariat silencieux après 2001, puis une aliénation et une hostilité croissantes depuis la prise de pouvoir talibane. C'est dans cet arc long que s'inscrit la crise actuelle.

Une spirale de représailles

Selon Islamabad, la décision de frapper des cibles en Afghanistan découle d'une série d'attentats meurtriers sur son territoire. Le 6 février, un attentat-suicide contre une mosquée chiite à Islamabad a fait au moins 36 morts. Quelques jours plus tard, une attaque dans la province de Khyber Pakhtunkhwa a tué 11 soldats et un enfant, les autorités affirmant que l'assaillant était afghan. Une autre attaque contre un convoi militaire à Bannu a coûté la vie à deux soldats supplémentaires. 

Face à cette vague de violence, le Pakistan a frappé ce qu'il décrit comme des «repaires» du Tehreek-e-Taliban Pakistan (TTP) en territoire afghan. Kaboul affirme que ces bombardements ont fait au moins 18 morts et a promis de riposter. Le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, a déclaré que la patience d'Islamabad avait «atteint sa limite».

Le TTP, nœud gordien du conflit

Au cœur de la crise se trouve le TTP. Fondé en 2007, ce mouvement est distinct des talibans afghans mais entretient avec eux des liens idéologiques et tribaux étroits. Depuis la prise de pouvoir talibane en 2021, il a mené des attaques transfrontalières qui ont fait des milliers de morts au Pakistan, avec la bienveillance tacite de Kaboul – violant ainsi les engagements pris dans l'accord de Doha de 2020, qui interdisait explicitement l'utilisation du sol afghan contre des pays tiers. 

Toutes les tentatives de médiation ont échoué : ni les négociations directes facilitées par les talibans, ni les efforts de la Chine, du Qatar ou de la Turquie n'ont comblé le fossé. Kaboul refuse de se désolidariser du TTP, et l'armée pakistanaise rejette tout accord qui, selon elle, ne ferait qu'autonomiser davantage les terroristes.

Une frontière explosive, une asymétrie militaire trompeuse

Les combats se concentrent le long de la ligne Durand, frontière de 2 640 kilomètres tracée par les Britanniques en 1893 et jamais reconnue officiellement par Kaboul. Depuis le retrait américain en 2021, au moins 75 affrontements ont été recensés entre les deux armées. 

Sur le papier, la supériorité pakistanaise est écrasante : 660 000 soldats contre 172 000, des centaines d'avions de combat, et un arsenal nucléaire d'environ 170 ogives. 

Mais cette domination militaire se heurte à des limites réelles. Des forces terrestres pakistanaises introduites en Afghanistan s'exposeraient à des défenseurs talibans aguerris, rompus à la guérilla asymétrique. Une campagne prolongée risquerait d'unifier les Afghans contre l'envahisseur, de détourner les forces de sécurité de la lutte intérieure, et de provoquer une résistance politique dans la province de Khyber Pakhtunkhwa, majoritairement pachtoune et peu encline à la confrontation avec Kaboul.

L'Inde, les États-Unis et la Chine dans l'ombre

La crise s'inscrit dans un contexte régional plus large. Le rapprochement entre l'Inde et les talibans afghans inquiète Islamabad, qui y voit une recomposition stratégique défavorable. New Delhi a condamné les frappes pakistanaises et réaffirmé son soutien à la souveraineté afghane.

Parallèlement, les États-Unis manifestent depuis l'arrivée de Trump un intérêt renouvelé pour le Pakistan, concrétisé notamment par un accord sur les minerais critiques et un renforcement de la coopération militaire. 

Dans ce schéma, stabiliser le Pakistan est devenu un intérêt américain direct dans un contexte de rivalité avec la Chine. Mais le conflit en cours contredit ces ambitions : les fermetures répétées de frontières poussent Kaboul à se rapprocher de Téhéran et à dépendre davantage des investissements chinois, renforçant précisément l'influence que Washington cherche à contenir.

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