Ils ont quitté le Liban pour échapper à l’instabilité, aux bombardements et à l’incertitude permanente. Installés aux Émirats arabes unis ou au Qatar, ils pensaient avoir trouvé une stabilité durable, un horizon plus prévisible pour leurs familles et leurs enfants. Mais depuis l’escalade régionale déclenchée après la mort d’Ali Khamenei, les sirènes, les interceptions de missiles et les alertes de sécurité rythment aussi leur quotidien. Entre Dubaï, Abou Dhabi et Doha, la diaspora libanaise découvre une nouvelle réalité: même en exil, la guerre finit par traverser les frontières.
Abbas n’était pas dans un bureau ce jour-là. Installé aux Émirats arabes unis depuis juin 2025 où il travaille dans le financement immobilier, il profitait d’un moment en famille à Saadiyat Island, à Abou Dhabi, cette île connue pour son front de mer et pour le chantier spectaculaire du futur musée Guggenheim. Il nageait quand une première explosion a retenti. Il a d’abord pensé aux travaux. Puis deux autres explosions, beaucoup plus puissantes. «C’était une véritable onde de choc. Je lève les yeux vers le ciel et je vois deux traînées de fumée blanche. Là, j’ai compris que les systèmes antimissiles venaient d’être déclenchés.»
En quelques secondes, le décor a changé. La mer calme, les familles sur la plage, puis la conscience brutale d’un basculement régional: «Je suis allé vers ma femme et je lui ai dit qu’il fallait partir avant que des débris ne tombent sur nous à n’importe quel moment. À cet instant précis, je me suis dit que la guerre venait de commencer dans le Golfe.»
Depuis trois jours, le conflit a franchi un seuil. Après les frappes américano-israéliennes qui ont tué le guide suprême iranien Ali Khamenei ainsi que plusieurs figures majeures du régime, l’Iran a riposté en visant principalement des bases militaires américaines dans la région. Des missiles balistiques ont été interceptés au-dessus de Doha, la base d’Al Minhad a été touchée à Dubaï, deux drones ont frappé l’ambassade américaine à Riyad, un port à Oman a été visé et l’ambassade américaine au Koweït a fermé ses portes. Téhéran menace de bloquer le détroit d’Ormuz, axe stratégique pour le pétrole mondial, tandis que Washington appelle ses ressortissants à quitter une grande partie du Moyen-Orient. Dans les tours de Dubaï et dans les quartiers résidentiels de Doha, les alertes vibrent sur les téléphones.
Aux Émirats, la confiance malgré le choc
À Dubaï, Nadim, 30 ans, père de famille, a lui aussi entendu «plusieurs explosions, essentiellement des interceptions de missiles». Il n’a rien vu dans le ciel, mais il a immédiatement compris ce qui se jouait: «J’ai quitté le Liban principalement pour des raisons de sécurité. Ce qui se passe aujourd’hui est évidemment stressant. Je ne voudrais pas que mes enfants traversent ce que nous avons vécu en grandissant au Liban.»
Pourtant, il insiste sur une différence majeure: la sécurité. Au Liban, explique-t-il, les menaces sont multiples, diffuses et permanentes. Ici, la situation est grave mais circonscrite. «Nous recevons des alertes sur nos téléphones nous demandant de nous mettre à l’abri. Le gouvernement fait un excellent travail pour assurer la sécurité de tous les résidents, qu’ils soient citoyens ou expatriés.»
Jana, qui vit à Dubaï avec sa sœur et ses parents où ils gèrent une entreprise familiale, parle d’un pays qui a longtemps représenté une stabilité presque évidente. «Les Émirats ont toujours été notre deuxième pays. Depuis que ma sœur et moi sommes nées, nous avons observé l’instabilité au Liban et dans le Moyen-Orient. Pendant toutes ces années, le Golfe, et particulièrement les Émirats, sont restés un lieu de sécurité et de paix. Ce que nous vivons aujourd’hui est inédit à Dubaï.»
Elle ne nie pas les détonations, ni la gravité du moment, mais elle répète un mot: confiance. «Malgré tout, nous avons confiance en l’État. Avec respect et gratitude envers la défense des Émirats arabes unis, nous souhaitons la paix pour tous.»
Abbas formule la même idée: «Les autorités ont très bien géré la situation. Nous avons reçu des alertes avant les impacts de drones ou de missiles en provenance d’Iran, nous demandant de nous réfugier dans des endroits sûrs, loin des fenêtres. Nous savons que les Émirats disposent d’un système de défense soutenu par les États-Unis, avec des dispositifs d’interception très performants.»
Il ajoute un détail révélateur. «Nous n’avons pas ressenti de panique, seulement une inquiétude au cas où des débris tomberaient ou provoqueraient des incendies.» Puis il raconte autre chose, plus inattendue: «En tant que Libanais, nous avons aidé d’autres expatriés à gérer leur peur. Nous leur avons expliqué les gestes préventifs, comment réagir, comment rester calmes… Nous avons l’habitude de ce genre de scénario.»
À Doha, la sérénité fissurée
À Doha, le ton est différent et plus intérieur. Marie-Hélène vit au Qatar depuis plusieurs années avec sa famille. Elle décrit un pays qui «dégage une sérénité particulière et un sentiment de sécurité inébranlable». Lorsque les premiers missiles ont été interceptés au-dessus de la ville, ce n’est pas seulement le bruit qui l’a marquée, mais la sensation de fragilité soudaine. «On prend conscience que la stabilité que l’on croyait acquise peut devenir fragile très vite. Cette sensation est plus perturbante qu’un événement isolé.»
Le réflexe libanais, là aussi, s’est imposé: «Faire le plein, faire les courses, relativiser et surtout rester calme. On a dans notre ADN le vécu de la guerre.»
Elle parle d’un pays d’origine marqué par des cycles répétés de violence. «Chaque reprise rouvre toutes les couches précédentes, comme une stratification de traumatismes.»
Maïa, installée elle aussi au Qatar, décrit un quotidien devenu plus tendu, non pas dans les rues, mais dans les esprits. «On suit les nouvelles plus que d’habitude, on vérifie les informations. Il y a une appréhension permanente, une petite inquiétude en arrière-plan.»
L’impact est psychologique, toujours selon Maïa, pour qui les discussions autour du sujet sont plus fréquentes. Tout comme elle précise que les gens sur place sont beaucoup plus vigilants, avec, par moments, des difficultés à se concentrer. «On essaie de garder une routine normale, surtout pour les enfants.»
Elle aussi exprime sa confiance envers les autorités qataries: «Je suis convaincue que le Qatar fait de son mieux pour assurer notre sécurité. Cela apporte un certain réconfort et aide à garder confiance dans cette période d’incertitude.»
Pris entre deux feux
Mais pour ces expatriés, la guerre ne se limite pas au ciel du Golfe. Depuis deux jours, le Liban est lui aussi entré dans l’engrenage. Le Hezbollah a lancé des roquettes vers le nord d’Israël, dimanche soir. Et depuis, l’armée israélienne est en train de pilonner le sud et la banlieue sud de Beyrouth. Des familles ont fui leurs maisons.
«Où que l’on soit, quand le Liban est atteint, quelque chose se contracte physiquement dans la poitrine. La terre d’attache tremble et c’est tout mon monde qui est ébranlé», confie Marie-Hélène. Elle parle d’une situation inédite à ses yeux: «Pour la première fois, je ne ressens pas la culpabilité de l’exil. Je ne suis pas simplement dans un pays stable pendant que le mien souffre. Je suis prise entre deux feux. Je ne sais pas ce qui me perturbe davantage.»
Abbas, Nadim, Jana et Maïa et Marie-Hélène décrivent la même double tension. Vivre les interceptions de missiles dans leur pays d’accueil, tout en surveillant leurs téléphones pour avoir des nouvelles de Beyrouth, du sud, et de leurs proches.
Dans le même temps, certains ressortissants occidentaux demandent à être rapatriés. Les appels se multiplient sur les réseaux sociaux et les consulats sont sursollicités. Le contraste frappe ces Libanais qui, malgré la peur, parlent d’expérience et de résilience. «Nous considérons que cela reste passager. Ce genre de conflit finit toujours par s’arrêter», affirme Abbas.
Les Libanais du Golfe regardent le ciel lorsque les sirènes retentissent ou que les interceptions illuminent la nuit. Puis ils regardent Beyrouth, leurs familles, leurs montagnes… et leurs souvenirs. Tous ces expatriés vivent la guerre à distance. Et pour la première fois, à l’étranger aussi.

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