Alors que l’attention des marchés reste focalisée sur le pétrole et le gaz, les économistes et spécialistes de la sécurité alimentaire mettent en garde contre un autre risque majeur lié à la crise autour du détroit d’Ormuz: un choc sur les engrais agricoles qui pourrait se traduire, dans les prochains mois, par une hausse des prix alimentaires à l’échelle mondiale.
La crise qui secoue le golfe Persique ne menace pas seulement l’approvisionnement mondial en pétrole et en gaz. Elle pourrait aussi déclencher un choc sur les engrais agricoles, avec des conséquences sur la production alimentaire mondiale dans les mois à venir.
Depuis l’escalade militaire dans la région, le trafic maritime dans le Détroit d’Ormuz, principale voie de sortie du golfe Persique vers l’océan Indien, a fortement chuté. Les attaques de drones et de missiles contre des navires ainsi que la flambée des coûts d’assurance ont entraîné une réduction drastique du trafic maritime. Selon plusieurs analyses, le nombre de navires traversant la zone aurait diminué de plus de 70% depuis le début du conflit.
Cette situation intervient alors que le Qatar a déclaré un cas de force majeure sur certaines exportations de gaz naturel liquéfié (GNL) après une attaque contre une installation énergétique. Cette décision accentue les inquiétudes sur l’approvisionnement énergétique mondial – mais ses conséquences pourraient aussi se répercuter sur l’agriculture mondiale.
Un corridor vital pour l’énergie et les engrais
Le détroit d’Ormuz est l’un des passages maritimes les plus stratégiques du commerce mondial. Environ 27% des exportations mondiales de pétrole et près de 20% du commerce mondial de GNL y transitent. Mais ce corridor transporte aussi une part importante du commerce mondial d’engrais.
Selon des analyses publiées notamment par l’International Food Policy Research Institute, entre 20% et 30% des exportations mondiales d’engrais – notamment l’urée, l’ammoniac et les phosphates – passent par ce passage maritime.
La région du Golfe joue un rôle central dans cette chaîne d’approvisionnement. Des pays comme le Qatar, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou encore Oman comptent parmi les principaux producteurs et exportateurs d’engrais azotés.
Ces fertilisants sont indispensables à l’agriculture moderne.
Une agriculture dépendante du gaz naturel
L’agriculture moderne ne repose pas uniquement sur la terre et l’ensoleillement: elle dépend aussi étroitement de l’énergie, en particulier du gaz naturel. Au début du XXᵉ siècle, les chimistes allemands Fritz Haber et Carl Bosch ont mis au point un procédé permettant de fixer l’azote de l’air à grande échelle. La production d’engrais azotés repose sur un processus industriel qui transforme le gaz naturel en ammoniac, puis en produits fertilisants comme l’urée, l’un des fertilisants les plus utilisés dans le monde.
Leur découverte ne s’est pas limitée à la production industrielle d’ammoniac: elle a ouvert la voie à une véritable révolution chimique qui constitue encore aujourd’hui l’un des fondements de l’agriculture moderne.
Or l’agriculture mondiale dépend fortement de ces intrants. Plusieurs études estiment qu’environ la moitié de la production alimentaire mondiale repose sur l’utilisation d’engrais azotés synthétiques. Sans eux, les rendements des cultures de base comme le blé, le maïs ou le riz chuteraient fortement.
Autrement dit, une perturbation prolongée de l’approvisionnement en gaz ou en engrais peut rapidement devenir un problème de sécurité alimentaire.
Des exportations d’engrais concentrées dans le Golfe
La région du Golfe concentre une part importante de la production mondiale d’engrais azotés. Le Qatar exporte par exemple plusieurs millions de tonnes d’urée et d’ammoniac chaque année, notamment depuis son complexe industriel de Ras Laffan.
L’Iran figure également parmi les grands producteurs d’urée, tandis que l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis disposent eux aussi d’importantes capacités industrielles.
Au total, la région représenterait près de 40% à 50% du commerce maritime mondial d’urée, l’engrais azoté le plus utilisé au monde.
Une grande partie de ces exportations doit passer par le détroit d’Ormuz. Une fermeture prolongée de ce passage maritime pourrait donc interrompre une portion significative du commerce mondial d’engrais.
Des prix déjà en hausse
Les perturbations logistiques commencent déjà à se refléter sur les marchés.
Selon plusieurs cabinets d’analyse du secteur, les prix de l’urée ont fortement progressé ces dernières semaines. Les prix de référence au Moyen-Orient ont dépassé 590 dollars la tonne début mars, soit une hausse d’environ 20% en une semaine.
Les prix d’autres fertilisants, comme le phosphate diammonique (DAP), ont également progressé.
Ces hausses rappellent les tensions observées en 2022 après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, lorsque les prix de l’énergie et des engrais avaient atteint des niveaux record.
Un choc qui se transmettra plus tard aux prix alimentaires
Contrairement aux marchés pétroliers, qui réagissent presque instantanément aux crises géopolitiques, l’impact d’un choc sur les engrais se manifeste généralement avec plusieurs mois de décalage.
Les agriculteurs achètent leurs fertilisants avant les semis. Si les livraisons sont retardées ou si les prix deviennent trop élevés, ils peuvent être contraints de réduire les quantités utilisées.
Or même une réduction modeste de l’utilisation d’azote peut entraîner une baisse significative des rendements agricoles.
Selon plusieurs analyses du secteur agricole, les agriculteurs peuvent alors être confrontés à plusieurs choix difficiles: appliquer moins d’engrais, modifier leurs cultures ou accepter des coûts de production plus élevés.
Dans tous les cas, les conséquences finissent généralement par se refléter dans les rendements agricoles et donc dans les prix alimentaires.
Des effets mondiaux
Les perturbations du commerce d’engrais dans le Golfe pourraient avoir des répercussions bien au-delà de la région.
Des pays comme l’Inde, le Brésil ou les États-Unis importent une part importante de leurs fertilisants ou des matières premières nécessaires à leur production.
En parallèle, de nombreux pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord dépendent fortement des importations alimentaires. Une perturbation prolongée des routes maritimes pourrait donc affecter à la fois la production agricole et l’approvisionnement alimentaire.
Selon les analyses de l'International Food Policy Research Institute, une hausse prolongée des prix de l’énergie et des engrais pourrait raviver les pressions inflationnistes sur les marchés alimentaires mondiaux.
Une crise potentielle dans les mois à venir
Pour l’instant, les effets restent limités car de nombreux agriculteurs ont déjà acheté leurs intrants pour les semis de printemps dans l’hémisphère nord.
Mais si les perturbations dans le détroit d’Ormuz se prolongent, les conséquences pourraient apparaître lors des prochaines saisons agricoles.
Des coûts d’engrais plus élevés pourraient réduire les marges des agriculteurs et influencer leurs décisions de plantation. Dans certains cas, les producteurs pourraient choisir des cultures nécessitant moins d’intrants ou réduire les quantités d’engrais appliquées.
Les effets ne seraient visibles qu’au moment des récoltes – souvent plusieurs mois plus tard.
Autrement dit, la crise actuelle pourrait d’abord apparaître comme un choc énergétique et logistique. Mais ses conséquences les plus durables pourraient émerger plus tard, dans les champs… puis dans les prix des denrées alimentaires dans le monde.




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