Au cœur du golfe Persique, à 55 kilomètres au nord-ouest du port de Bouchehr et à environ 28 kilomètres du continent iranien, se dresse un morceau de roche corallienne de 22 kilomètres carrés dont dépend l'économie de toute une nation. L'île de Kharg, surnommée par l'écrivain iranien Jalal Al-e-Ahmad la «perle orpheline du Golfe Persique», est aujourd'hui bien davantage qu'un symbole littéraire. Elle constitue le pilier énergétique de la République islamique, traitant 90% des exportations pétrolières nationales et gérant environ 950 millions de barils par an.
Sa géographie même est un atout : ses eaux profondes permettent l'accostage de supertankers chargés de brut à destination des marchés asiatiques, avec la Chine en premier rang des importateurs.
Le nerf de la guerre économique iranienne
Le terminal reçoit le brut de trois vastes champs offshore – Aboozar, Forouzan et Doroud – transporté via un réseau complexe de pipelines sous-marins vers des installations de traitement terrestres, avant d'être stocké ou expédié vers les marchés mondiaux. La capacité de chargement maximale des terminaux a historiquement atteint sept millions de barils par jour, même si les exportations nationales actuelles avoisinent 1,6 million de barils par jour.
En prévision de l'offensive américano-israélienne déclenchée fin février, l'Iran aurait porté ces volumes à trois millions de barils par jour en février, selon la banque d'investissement JP Morgan, tout en stockant 18 millions de barils supplémentaires sur place.
Intacte, mais dans le viseur
Depuis le déclenchement de la campagne de bombardements, Kharg demeure étrangement épargnée. Bien que les États-Unis aient frappé 5 000 cibles en Iran et autour du pays, ils se sont jusqu'ici abstenus de bombarder l'infrastructure pétrolière de l'île.
Cette retenue n'est pas anodine. Pour Neil Quilliam, analyste au think tank Chatham House cité par The Guardian, la raison est limpide : Kharg est trop vitale pour les marchés énergétiques mondiaux. Il estime qu'une attaque sur Kharg pourrait propulser le baril, flirtant déjà avec les 100 dollars, vers les 150 dollars.
L'armée de l'air israélienne a bien frappé deux raffineries et deux dépôts pétroliers samedi, plongeant Téhéran dans une obscurité que certains résidents ont qualifiée d'«apocalyptique» sous d'épais nuages de fumée noire, mais aucune attaque supplémentaire n'a eu lieu depuis.
La tentation de la saisie
La tentation américaine de s'emparer de l'île n'est pas qu'une spéculation. Marc Gustafson, ancien responsable de la Situation Room de la Maison-Blanche cité par CNBC, identifie plusieurs motifs pouvant pousser Trump à ordonner une opération : l'opportunité d'une victoire symbolique forte, l'avantage tactique d'une barrière naturelle face au continent iranien, et la possibilité d'exercer un levier de pression maximal sur Téhéran dans d'éventuelles négociations.
Mais l'opération serait loin d'être simple. Une saisie nécessiterait une opération terrestre d'envergure, une option que l'administration Trump semble pour l'heure hésiter à engager. Et même en cas de succès militaire, l'île deviendrait vraisemblablement une cible permanente pour les drones iraniens, et Téhéran pourrait même envisager un acte de sabotage pour détruire le pipeline qui l'alimente. Cela risque de provoquer une hausse du prix du pétrole qui ne retomberait pas rapidement.
Une destruction aux conséquences durables
Les appels à frapper Kharg se font pourtant plus pressants du côté israélien. Le chef de l'opposition Yair Lapid a publiquement réclamé la destruction de l'ensemble des installations énergétiques de l'île, estimant que cela provoquerait l'effondrement économique du régime. Mais des voix plus prudentes s'élèvent.
L'expert iranien en énergie Dalgha Khatinoglu, cité par Ynet, avertit que détruire l'infrastructure pétrolière iranienne compromettrait non seulement le régime actuel, mais aussi tout gouvernement de transition susceptible de lui succéder : «Si le régime finit par tomber, aucun gouvernement futur ne serait en mesure de stabiliser le pays ou de fournir des services de base si l'infrastructure énergétique est détruite».
Par ailleurs, le Center for Strategic and International Studies de Washington estimait en février qu'une simple saisie de Kharg sans destruction pourrait faire grimper les prix de 10 à 12 dollars le baril, tandis qu'une frappe directe sur ses infrastructures pousserait le Brent au-delà des 100 dollars.
L'île de Kharg illustre combien les enjeux énergétiques et géopolitiques sont indissociables. Déjà bombardée à répétition par les forces irakiennes durant la guerre Iran-Irak dans les années 1980, l'île avait subi des dommages considérables avant d'être patiemment reconstruite par les autorités iraniennes. Tant que Kharg reste intouchée, l'Iran conserve une promesse de survie économique. Et le monde évite le spectre d'un marché pétrolier mondial plongé dans le chaos.




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