Leïla Slimani ausculte son rapport à la langue arabe
L’écrivaine et journaliste franco-marocaine Leïla Slimani pose lors d’une séance photo à Paris, le 17 mars 2026. ©Joel Saget / AFP)

Dans son nouveau livre, Leïla Slimani explore le manque, la honte et la complexité liés à la langue arabe. Entre héritage familial, pression sociale et quête identitaire, l’autrice livre une réflexion intime sur des appartenances fragmentées et en constante recomposition.  

Dans Assaut contre la frontière, édité jeudi chez Gallimard, Leïla Slimani interroge son rapport à la langue arabe, qu’elle déplore de ne pas parler, au point d’en «avoir honte» en tant que Franco-Marocaine «aux identités boiteuses».

L’autrice de 44 ans, prix Goncourt 2016 pour Chanson douce, explique dans un entretien à l’AFP avoir commencé à parler l’arabe dialectal, la darija, «toute petite avec (sa) grand-mère, (sa) nounou, dans la rue» au Maroc, mais pas avec ses parents, des bourgeois francophiles.

«Ils ne me parlaient qu’en français. Et je les entendais peu discuter en arabe», affirme cette mère de deux enfants, qui vit désormais à Lisbonne, où elle s’est mise au portugais.

Elle découvre l’arabe classique en CP, car «c’était obligatoire», et poursuit jusqu’en terminale. Mais l’enseignement ne lui plaît pas: «On y allait un peu à reculons» et «j’avais l’impression d’une sorte de langue qui était étrangère».

À l’époque, ajoute-t-elle, «c’était très dévalorisé: à l’école française, les gens se moquaient des profs d’arabe». «Il y avait quelque chose de vraiment méchant, de condescendant à leur égard. Ils étaient beaucoup moins bien payés. Et donc, nous, les élèves, on les prenait moins au sérieux.»

En arrivant à Paris, où elle est élève en classe préparatoire littéraire au lycée Fénelon puis à Sciences Po, elle est «obligée d’expliquer à des Français pourquoi (elle) ne parle pas l’arabe», ce qu’elle vit comme une «humiliation».

«Parfois, je mens en leur disant que je parle très bien, et ça me met dans des situations très inconfortables, parce qu’on commence à me demander de traduire des trucs, ce dont je suis incapable», raconte-t-elle.

En parallèle, «je me rends compte que les gens en France ont une vision très parcellaire, très caricaturale, à la fois de mon pays et de ces questions linguistiques, et je me sens très mal à l’aise vis-à-vis de ça», ajoute-t-elle.

C’est alors que la question de la langue se mêle à celle de son identité arabe, qu’elle ne s’était jusque-là pas véritablement posée, ses parents en ayant «une vision extrêmement ouverte, extrêmement plastique».

«Quand j’arrive en France, je me retrouve dans une identité qui vient beaucoup plus des autres que de moi-même», analyse la romancière. «Ça m’amène à beaucoup de contradictions, de chagrins aussi parfois, et à un sentiment de solitude.»

Pour en sortir, elle se met à écrire, car cela lui permet «de se détacher d’une identité qui (lui) serait assignée par les autres».

L’autrice de la trilogie Le pays des autres va plus loin: «Quand on écrit, on peut ajouter de la nuance, de la fêlure. Moi, mes identités, elles sont boiteuses, imparfaites, infirmes, pleines de maladresse.»

«Je pense que beaucoup de gens, en France ou ailleurs, sont très insatisfaits de la manière dont on veut nous vendre l’identité: comme une sorte de fierté, de bandoulière héroïque qu’il faudrait porter en étendard, qu’il faudrait mériter, prouver constamment», poursuit-elle.

Aujourd’hui, son rapport à l’arabe est «apaisé». Il lui arrive toujours d’avoir «honte» de ne pas le parler mais, avec ce livre, elle veut dire à ceux qui seraient dans sa situation que «rien n’est jamais perdu».

La preuve: ses enfants apprennent l’arabe «avec un grand plaisir, en étant détachés de toutes ces pressions, de toutes ces connotations».

Avec AFP

 

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