À Téhéran, deux armées coexistent mais ne jouent pas à armes égales.
La fracture entre l'armée régulière iranienne – ou l'«Artesh» – et le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) ne date pas des récents conflits. Elle est inscrite dans l'ADN même de la République islamique. Dès 1979, les nouveaux maîtres de Téhéran se méfiaient d'une armée héritée du Chah, suspectée de fidélité à la monarchie renversée.
Des purges brutales s'ensuivirent, pendant que le régime encourageait l'émergence de milices révolutionnaires qui allaient devenir le CGRI – conçu explicitement comme un contrepoids à l'Artesh et comme un bouclier contre les coups d'État.
Comme le note le Middle East Institute, cette rivalité fut ensuite institutionnalisée par la constitution elle-même : l'article 143 confie à l'Artesh la défense de l'intégrité territoriale du pays, tandis que l'article 150 charge les Gardiens de «protéger la Révolution et ses acquis». Cette ambiguïté constitutionnelle délibérée a entretenu un chevauchement permanent de responsabilités, source inépuisable de frictions. La guerre Iran-Irak (1980-1988) n'a fait qu'exacerber ces tensions, les deux corps se disputant doctrine, ressources et accès au pouvoir politique.
Une inégalité structurelle assumée
L'inégalité entre les deux institutions n'est pas accidentelle – elle est voulue. Le budget alloué au CGRI dépasse celui de l'Artesh, sans compter l'accès direct du CGRI aux réserves en devises du pays, dont l'armée régulière est exclue.
La discrimination s'étend au recrutement : le CGRI dispose du premier choix parmi les recrues potentielles, combiné à de meilleures rémunérations et perspectives de carrière, condamnant l'Artesh aux profils de second rang.
Sur le plan politique, l'exclusion est totale. Depuis 1989, la présence de vétérans de l'Artesh au gouvernement est restée marginale et exceptionnelle, le portefeuille de la Défense étant quasi systématiquement confié à des cadres du CGRI. L'Artesh se retrouve ainsi à la fois sous-financée, marginalisée politiquement et soumise à un degré de contrôle idéologique bien plus lourd que son rival.
Le paradoxe est saisissant : l'Artesh, forte d'environ 350 000 hommes, est numériquement bien supérieure au CGRI, dont les forces comptent 190 000 soldats. Pourtant, cette supériorité numérique ne se traduit par aucun avantage institutionnel.
La guerre comme révélateur
Le conflit des douze jours de juin 2025 contre Israël, puis l'opération américano-israélienne «Epic Fury» déclenchée en février, ont mis à nu ces tensions avec une brutalité inédite. Selon des sources citées en mars 2026 par Iran International, un média proche de l’opposition iranienne et basé au Royaume-Uni, des soldats de l'Artesh blessés au front se seraient vu refuser toute assistance médicale par le CGRI. Les personnels du CGRI auraient décliné à plusieurs reprises les demandes d'évacuation vers les hôpitaux, invoquant des pénuries d'ambulances et de sang. Ces refus auraient alimenté une colère profonde entre les deux corps.
Lles conditions logistiques révèlent l'étendue du mépris institutionnel : toujours selon Iran International, certaines unités de l'Artesh opèreraient avec seulement vingt cartouches pour deux soldats, sans accès fiable à l'eau potable ni aux vivres suffisants. Ces conditions dégradées auraient provoqué des désertions collectives, des soldats quittant leurs bases pour rejoindre des localités voisines. La situation n'est pas sans rappeler les dynamiques de délitement qui affectent les armées en crise de légitimité interne.
Un rééquilibrage stratégique incertain
Paradoxalement, les défaites militaires du CGRI ont ouvert une fenêtre historique pour l'Artesh. Comme l'analysent l'Institute for National Security Studies (INSS) et le New Lines Institute, la guerre contre Israël a conféré à l'armée régulière un poids accru dans les délibérations stratégiques. La création du Conseil de défense en août 2025 – incluant explicitement le commandant de l'Artesh aux côtés de celui du CGRI – matérialise cette montée en influence. Pour la première fois depuis des décennies, l'armée régulière siège à parité institutionnelle avec les Gardiens dans les enceintes de décision nationale.
Mais ce rééquilibrage reste fragile. Le CGRI conserve le monopole de la sécurité intérieure et de la coercition domestique, tandis que l'Artesh demeure cantonnée à la défense externe, sans rôle formel dans le maintien de l'ordre. Plus significatif encore, c'est le CGRI qui contrôle le complexe militaro-industriel et la chaîne de commandement des systèmes balistiques – le véritable nerf de la guerre.
L'exploitation stratégique d'une fracture
Pour Washington et Tel-Aviv, cette rivalité représente un levier potentiel. Le Hudson Institute note explicitement que la campagne «Epic Fury» n'a pas encore exploité la dualité structurelle de l'appareil militaire iranien, manquant l'occasion de creuser l'écart institutionnel entre les deux forces. Le New Lines Institute souligne pour sa part que si la pression militaire américaine dégradait le contrôle du CGRI sur la sécurité intérieure, l'Artesh pourrait être contrainte d'intervenir pour préserver l'État – faisant ainsi passer la logique de survie étatique avant la loyauté au régime.
Ce scénario, aussi séduisant soit-il sur le papier, comporte ses propres risques. Une confrontation ouverte entre les deux corps militaires iraniens, aggravée par les milices Basij et les revendications séparatistes kurdes et baloutches, pourrait précipiter non pas une transition politique, mais une fragmentation chaotique dont les conséquences régionales demeureraient imprévisibles.

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