Après le conflit israélo-iranien de juin 2025, le constat était déjà sévère pour Téhéran. Mais l’escalade militaire actuelle impliquant directement les États-Unis aux côtés d’Israël a transformé ce diagnostic en véritable crise stratégique. La doctrine iranienne, fondée depuis des décennies sur la dissuasion et la défense du territoire, apparaît plus fragilisée que jamais. Incapable de protéger efficacement son espace aérien ni d’imposer un coût dissuasif à ses adversaires, l’Iran est désormais contraint d’envisager une refonte en profondeur de son appareil militaire. Dans ce contexte, l’Artesh, l’armée conventionnelle, revient au centre des interrogations.
Le dilemme d’un pays, deux armées
L’Iran se distingue par une singularité majeure: la coexistence de deux forces militaires aux logiques différentes. D’un côté, l’Artesh, institution nationale classique, structurée et professionnelle. De l’autre, l’IRGC, force idéologique, politisée et directement liée au régime.
Cette dualité constitue une fragilité. Elle génère des rivalités, des doublons et une fragmentation du commandement. En temps de crise majeure, cette division devient un handicap stratégique.
Une institution longtemps tenue à distance
Issue de l’armée impériale du Shah, l’Artesh a été maintenue après la révolution de 1979, mais sous étroite surveillance. Le nouveau pouvoir, méfiant, a limité son rôle à la défense du territoire. Les missions stratégiques les plus sensibles ont été confiées au Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC), conçu comme le pilier idéologique et sécuritaire du régime.
Ce partage des rôles a durablement marginalisé l’Artesh, reléguée à une fonction classique, tandis que l’IRGC dominait les opérations militaires, les programmes balistiques et les interventions extérieures.
La structure des forces armées iraniennes repose sur une répartition très inégale des effectifs et des responsabilités, reflétant à la fois des choix historiques et des considérations idéologiques. La force conventionnelle de l’Iran, l’Artesh, compte environ 350.000 membres et constitue l’armée nationale traditionnelle, mal équipée et moins politisée et moins utilisée pour la répression interne.
À côté, le Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC) rassemble environ 150.000 soldats répartis dans 32 unités régionales, principalement chargées de missions stratégiques et idéologiques, et souvent mobilisées en cas de crise majeure. Le Basij, force paramilitaire largement idéologique, dispose d’environ 450.000 membres, mais tous ne sont pas opérationnels pour le maintien de l’ordre, beaucoup étant engagés dans la propagande et le contrôle social. Cette distribution des forces illustre un déséquilibre marqué: les unités les plus nombreuses ne sont pas nécessairement les plus capables de répondre à des menaces internes ou externes, tandis que les forces idéologiquement loyales et prêtes à la violence sont moins nombreuses mais stratégiquement concentrées.
Une organisation défensive face à une guerre offensive
L’Artesh repose sur une organisation territoriale structurée en régions militaires couvrant principalement les zones frontalières. Cette logique de défense en profondeur correspond à une vision classique de protection du territoire.
Or, la guerre actuelle est marquée par des frappes à longue portée, des opérations aériennes soutenues et une capacité de projection qui dépasse largement ce cadre. Les forces terrestres iraniennes, bien que nombreuses, se retrouvent en position d’attente, incapables de peser directement sur le rapport de force.
Une armée encore en retrait des frappes
Jusqu’à présent, un élément mérite toutefois d’être souligné : l’Artesh n’a pas été directement ciblée de manière systématique par les frappes américaines et israéliennes. Les opérations ont prioritairement visé les infrastructures stratégiques, les capacités aériennes, les systèmes de défense anti-aérienne ainsi que les réseaux liés à l’IRGC.
Ce relatif «contournement» de l’Artesh peut s’expliquer par son rôle limité dans la confrontation actuelle. Mais il alimente aussi des interrogations plus profondes sur sa position réelle au sein du système de pouvoir iranien.
Le spectre d’un basculement interne
Dans ce contexte, certains observateurs évoquent, avec prudence, un scénario longtemps jugé improbable : celui d’une fracture interne entre les deux institutions. Le fait que l’Artesh ait été relativement épargnée par les frappes, combiné à son positionnement plus institutionnel qu'idéologique, pourrait théoriquement en faire un acteur clé en cas de recomposition du pouvoir.
L’hypothèse d’une prise de distance, voire d’un affrontement politique avec l’IRGC, reste néanmoins hautement spéculative. L’appareil sécuritaire iranien a été conçu précisément pour prévenir ce type de scénario, et les chaînes de commandement demeurent étroitement contrôlées.
Mais dans une situation de pression extrême militaire, économique et politique, l’histoire montre que les équilibres internes peuvent évoluer rapidement.
Si l’Artesh s’impose, un scénario de fin de guerre se dessine
Aujourd’hui, l’Artesh se trouve à un tournant critique. Face à l’affaiblissement du modèle actuel, l’hypothèse d’un rééquilibrage est réelle, voire d’une remise en cause de la dualité entre l’armée conventionnelle et le Corps des gardiens de la révolution (IRGC).
Dans cette perspective, l’Artesh pourrait incarner une institution plus nationale qu'idéologique, et à terme devenir le socle d’une armée unifiée.
Mais au-delà des spéculations, une chose est claire: la question d’un «pays à deux armées» devient de plus en plus difficile à soutenir dans un contexte de guerre et de pression extrême. Une évolution de cet équilibre, si elle devait se produire, pourrait également redéfinir la trajectoire du conflit, certains allant jusqu’à estimer qu’elle ouvrirait la voie à une désescalade, voire à la fin de la guerre.



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