Alors que les hostilités se poursuivent et que les bilans restent encore partiels, le secteur agricole libanais s’enfonce dans une crise profonde. Déjà fragilisé par des années d’instabilité économique, il subit aujourd’hui de plein fouet les répercussions d’un conflit qui redessine durablement les équilibres ruraux du pays, en particulier dans le Sud.
Un secteur vital durement touché
Selon la docteure Maya Nehmé, directrice de «L’Initiative libanaise pour la reforestation», dans une interview accordée à Ici Beyrouth, «l’agriculture représentait entre 2019 et 2024 environ 8% du PIB libanais», un pilier discret mais essentiel, aujourd’hui fortement fragilisé.
Lors de la guerre de 2024 entre Israël et le Hezbollah, plus de 2.193 hectares de terres agricoles avaient été affectés, ajoute-t-elle. D’après une évaluation rapide des dommages menée par la Banque mondiale, les pertes dans les secteurs de l’agriculture et de la sécurité alimentaire s’élevaient à 742 millions de dollars, tandis que les besoins en reconstruction atteignaient 472 millions de dollars.
Mais la reprise n’a jamais réellement eu lieu. «La période entre les deux guerres n’a pas permis de compenser les pertes», explique la spécialiste. Aujourd’hui, les dégâts seraient au moins trois fois supérieurs à ceux de 2024. Une estimation qui porte les pertes et coûts de restauration à près de 3 milliards de dollars.
Le Sud, pilier agricole en péril
Le Sud du Liban occupe une place stratégique dans l’agriculture nationale. À lui seul, il représente environ 10% de la production agricole du pays, une proportion qui atteint 15% si l’on inclut le sud de la Békaa, affirme Mme Nehmé.
La région est notamment essentielle pour la production de bananes, d’agrumes (oranges et citrons), d’huile d’olive, d’herbes aromatiques comme le zaatar, ainsi que de caroubiers. Ces dernières années, la culture de l’avocat y a également connu une expansion notable.
Les plaines du Sud contribuent aussi à la production de cultures de base telles que le blé, les lentilles et les pois chiches, ainsi que de nombreux légumes saisonniers.
Par ailleurs, le Sud bénéficie de conditions climatiques particulières, plus chaudes et plus humides, favorables à une croissance rapide des cultures et à certaines espèces exigeantes en chaleur. Bien qu’aucune culture n’y soit strictement exclusive, certaines, comme les bananiers et les citronniers, y trouvent un rendement optimal difficile à reproduire ailleurs au Liban.
La perte de ces terres ne peut donc être facilement compensée.
Effondrement de la production
Sur le terrain, les conséquences sont immédiates: chute drastique de la production agricole, perte massive d’emplois et désorganisation des circuits économiques. Les infrastructures agricoles –fermes, marchés, systèmes d’irrigation – ont été largement détruites. À cela s’ajoute la perte de bétail, qui fragilise davantage les moyens de subsistance des agriculteurs.
Mais au-delà des chiffres, c’est toute une organisation sociale qui s’effondre. «Les chaînes de valeur sont rompues, tout comme les relations directes entre producteurs, consommateurs et marchés», souligne Mme Nehmé.
Une catastrophe écologique silencieuse
L’impact de la guerre ne se limite pas à l’économie. L’environnement paie également un coût élevé. La destruction des terres agricoles s’accompagne d’une perte significative de biodiversité, tant végétale qu’animale.
Plus préoccupant encore, la contamination des sols par des métaux lourds compromet toute reprise rapide. «Ces terres nécessiteront un travail de remédiation avant toute replantation», précise la spécialiste. Un processus long, coûteux et techniquement complexe.
Vers un risque accru d’insécurité alimentaire
Dans un pays à la superficie limitée et à haute densité de population, la perte d’environ 15% des surfaces agricoles représente une menace directe pour la sécurité alimentaire.
Face à cette situation, une stratégie de repli s’impose: relancer la production dans d’autres régions pour compenser les pertes du Sud. Mais cette solution reste temporaire.
Reconstruire, mais à quel prix?
La reconstruction du secteur agricole nécessitera des investissements massifs et une vision à long terme. Sans cela, les dégâts actuels risquent de devenir irréversibles.
Dans l’attente d’un retour à la stabilité, l’agriculture libanaise et en particulier celle du Sud reste suspendue à une équation incertaine: survivre aujourd’hui, pour espérer renaître demain.



Commentaires