Rmeich, Aïn Ebel, Debel: le retour de la bonne frontière?
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Un cessez-le-feu de dix jours est entré en vigueur entre Israël et le Liban ce jeudi, négocié sous l'égide de Washington. Selon Kan News, Israël a autorisé le passage de camions d'aide humanitaire vers trois villages chrétiens du Liban-Sud restés habités malgré les combats: Rmeich, Aïn Ebel et Debel. Les convois d'une organisation internationale ont été inspectés par les autorités sécuritaires israéliennes et entreront sous escorte de l'armée israélienne. Ce dispositif rappelle une politique israélienne inaugurée il y a cinquante ans dans les mêmes villages: la bonne frontière.

La politique de la bonne frontière

La politique de la bonne frontière a été inaugurée en 1976, au plus fort de la guerre civile libanaise. Dans les villages chrétiens du Liban-Sud, notamment dans l'enclave d'Aïn Ebel, Debel et Rmeich, confrontés aux violences commises par les factions palestiniennes, Israël a proactivement ouvert le passage de Metulla dans une logique à la fois humanitaire et stratégique. Et c'est le blocus de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) qui a ensuite forcé ces villages à dépendre de cette aide israélienne. 

Le gouvernement travailliste de Yitzhak Rabin a, à l’époque, ouvert des points de passage permettant aux habitants du Liban-Sud d'accéder aux soins, à l'emploi, aux médicaments et aux denrées alimentaires en Israël. Les gouvernements qui ont suivi ont élargi et institutionnalisé ce dispositif.

La structure de cette politique reposait sur trois piliers: aide matérielle ciblée vers les communautés chrétiennes, conditionnalité fondée sur la non-collaboration avec les organisations armées hostiles à Israël, et contrôle militaire israélien des flux. Elle a progressivement débouché sur la constitution de l'Armée du Liban-Sud sous les commandements de Saad Haddad puis Antoine Lahad, transformant une relation humanitaire en coopération militaire au sein de la zone de sécurité maintenue de 1985 à 2000.

Ce qui se passe aujourd'hui présente des similarités structurelles notables. La symétrie géographique est directe: Rmeich, Aïn Ebel et Debel constituent précisément l'enclave du secteur central de Bint Jbeil qui avait constitué le cœur originel de la bonne frontière dans les années 1970. 

Des différences importantes existent cependant. La bonne frontière était une frontière ouverte – les Libanais passaient en Israël selon une logique d'intégration fonctionnelle. Aujourd'hui, c'est l'inverse: des convois sont acheminés vers des villages encerclés par les forces israéliennes elles-mêmes. L'échelle est également sans commune mesure: trois villages, contre une politique régionale structurée sur deux décennies.

Ce que dit le droit international

Le droit international humanitaire pose un cadre précis sur ce type de situation. L'article 59 de la Quatrième Convention de Genève de 1949 dispose que si la population d'un territoire occupé est insuffisamment approvisionnée, la puissance occupante doit accepter les opérations de secours menées par des États tiers ou des organisations impartiales, et les faciliter par tous les moyens dont elle dispose.

L'article 70 du premier protocole additionnel aux Conventions de Genève de 1977 étend cette obligation à l'ensemble des territoires sous contrôle d'une partie au conflit: dès lors que la population civile manque de biens essentiels à sa survie, les opérations de secours à caractère humanitaire et impartial doivent être autorisées.

Le droit humanitaire reconnaît certes aux parties un droit de contrôle sur les convois – l'article 70 précise que ce consentement peut s'accompagner de mesures techniques comme l'inspection des chargements ou l'encadrement des itinéraires. L'escorte militaire israélienne et la vérification du contenu des camions sont donc des mesures licites à ce titre. 

La question juridiquement plus délicate porte sur la conditionnalité politique préalable à l'accès. L'article 23 de la Quatrième Convention de Genève, qui traite du libre passage des secours, ne prévoit comme restrictions licites que celles motivées par des raisons sécuritaires ou militaires directes – et non par des engagements politiques imposés aux bénéficiaires. 

Un précédent à suivre

Le dispositif mis en place en 2026 s'inscrit dans un contexte plus large: celui des négociations de paix directes libano-israéliennes entamées à Washington, et d'un cessez-le-feu dont la durée et les suites restent incertaines. Que ce passage de l'aide constitue un geste ponctuel lié à la trêve, ou le signe d'une politique plus durable à l'égard des villages chrétiens du Sud-Liban, la question dépendra en grande partie de l'évolution des négociations en cours. 

Ce qui est certain, c'est que la géographie de ce geste — ces trois villages précis, dans ce secteur précis – lui confère une résonance historique que les acteurs impliqués ne peuvent ignorer.

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