Liban, un pays où le corps ne décroche jamais
Hypervigilance, fatigue, anxiété diffuse : le Liban entier vit sous tension permanente. ©Shutterstock

Crises économiques, guerre, instabilité politique, bruit permanent et informations en continu: au Liban, beaucoup vivent dans un état d’alerte quasi constant. Fatigue chronique, hypervigilance, troubles du sommeil ou tensions physiques traduisent une réalité plus profonde: le stress n’est plus un épisode passager, mais un environnement durable.  

Au Liban, le stress ne surgit plus uniquement lors des grandes crises. Il s’est installé dans les gestes les plus ordinaires du quotidien. Beaucoup dorment avec leur téléphone posé à côté d’eux, réveillés au moindre bruit inhabituel, au moindre message ou à la moindre notification. Une moto qui passe brusquement, une porte qui claque, des drones qui volent trop bas: le corps réagit souvent avant même que l’esprit ait le temps d’analyser la situation.

Depuis 2024 surtout, beaucoup de Libanais ont le sentiment de vivre dans une approximation 

La guerre est désormais vécue comme une réalité totale, même si certains fronts s’embrasent avant d’autres. La banlieue sud, lourdement frappée ces derniers mois, fait après tout partie de Beyrouth. Et même lorsque les bombardements ralentissent, la possibilité de frappes soudaines demeure présente dans les esprits, y compris au cœur de zones résidentielles, sans préavis, au nom de l’élimination de « cibles » précises. Dans un pays aussi petit que le Liban, rien ne semble réellement distant. La guerre s’est infiltrée dans les habitudes quotidiennes et jusque dans les corps.

Chacun vérifie les routes, les informations, les quartiers touchés, les rumeurs, les annonces diplomatiques ou militaires. Même ceux qui ne vivent pas directement sous les bombardements évoluent avec la sensation que tout peut basculer d’un moment à l’autre.

Cette tension continue finit par s’inscrire physiquement. Troubles du sommeil, fatigue chronique, irritabilité, migraines, douleurs musculaires, problèmes digestifs ou anxiété diffuse reviennent constamment dans les conversations. Certains décrivent l’impression de ne jamais parvenir à « redescendre », comme si leur système nerveux restait bloqué en mode survie.

Des spécialistes parlent aujourd’hui de «stress traumatique continu». Contrairement à un traumatisme classique, où le danger appartient au passé, le cerveau évolue ici dans un environnement où la menace semble toujours possible. L’esprit reste mobilisé en permanence parce qu’il ne sait jamais si l’accalmie durera quelques heures, quelques jours ou quelques semaines.

L’anxiété a envahi le quotidien

Au fil des années, cette tension permanente a fini par modifier les comportements sociaux eux-mêmes. Le stress ne se limite plus à une émotion individuelle : il influence la manière de parler, de travailler, de conduire, de consommer l’information ou même de penser l’avenir.

Dans les cafés, les restaurants ou les réunions familiales, les conversations reviennent rapidement vers les frappes, le dollar, les déplacements, les départs à l’étranger ou les dernières déclarations politiques. Beaucoup développent un réflexe presque compulsif : vérifier les informations en continu, suivre les alertes sur les réseaux sociaux, consulter les taux de change plusieurs fois par jour ou surveiller les évolutions régionales minute par minute.

Cette saturation informationnelle nourrit elle-même l’angoisse. Les notifications permanentes, les vidéos de guerre qui circulent sur les téléphones et les chaînes d’information en continu donnent le sentiment que la crise ne s’arrête jamais vraiment. Le cerveau reste mobilisé comme s’il devait anticiper le prochain choc.

Même les moments censés apporter du repos deviennent difficiles. Beaucoup racontent qu’ils n’arrivent plus réellement à se détendre. Certains culpabilisent lorsqu’ils sortent ou tentent de profiter d’un instant de calme pendant que le pays traverse une nouvelle crise. D’autres disent ressentir une agitation intérieure constante, même lorsqu’ils essaient de «faire comme si».

L’humour noir, omniprésent au Liban, sert souvent à masquer cette fatigue collective. On plaisante sur les bombardements ou les catastrophes parce que cela permet momentanément de transformer l’angoisse en dérision. Mais derrière ces blagues se cache souvent un épuisement profond devenu difficile à exprimer autrement.

Une société épuisée qui continue malgré tout

Le problème est peut-être là: beaucoup continuent à fonctionner alors qu’ils sont déjà psychiquement et physiquement épuisés. Le Liban donne souvent l’image d’un pays vivant, bruyant, festif, rempli de restaurants et de soirées. Mais à regarder de près, la fatigue est omniprésente.

Le mot «résilience», répété depuis des années pour décrire les Libanais, est désormais rejeté par une partie de la population. Car continuer à travailler, sortir ou sourire ne signifie pas forcément aller bien. Cela signifie souvent qu’il faut survivre, payer ses factures, soutenir sa famille ou empêcher sa vie de s’effondrer complètement.

Beaucoup disent aujourd’hui se sentir «vidés». Non pas après une seule catastrophe, mais après une accumulation de crises sans véritable respiration entre elles. À force de vivre dans l’urgence, certains ont l’impression de ne plus réussir à se projeter dans l’avenir. Faire des projets à long terme devient difficile lorsque tout semble pouvoir basculer en quelques heures.

Cette fatigue collective transforme aussi le rapport au temps. Beaucoup vivent désormais dans le très court terme : tenir jusqu’à la fin du mois, jusqu’à la prochaine flambée des prix ou jusqu’à la prochaine escalade militaire. L’idée même de stabilité paraît presque irréelle.

Le plus inquiétant est peut-être que cette tension permanente est progressivement devenue normale. Comme si une société entière s’était habituée à vivre avec un niveau d’anxiété qui, ailleurs, serait considéré comme insoutenable.

Or un corps peut tenir longtemps sous pression, mais jamais sans conséquences.

Commentaires
  • Aucun commentaire