Tall el-Zaatar: 50 ans après, la bataille pour la souveraineté libanaise

Le 12 août 1976, il y a cinquante ans, tombait le camp palestinien de Tall el-Zaatar après plusieurs semaines de combats acharnés.

Pour les Libanais engagés dans la bataille, l’objectif était de reprendre le contrôle d’une partie du territoire national devenue, au fil des années, un foyer d’insécurité, afin de permettre aux habitants des régions voisines de retrouver leur liberté de circulation et de vivre en sécurité. Plus largement, il s’agissait d’amorcer un processus visant à libérer le territoire libanais de toute présence armée étrangère ou échappant à l’autorité de l’État, à une époque où les institutions, paralysées par la guerre, n’étaient plus en mesure d’assumer pleinement cette responsabilité.

Une présence armée devenue une menace pour les populations voisines

Après l’Accord du Caire de 1969, qui avait accordé à l’activité armée palestinienne un cadre légal au Liban, les organisations palestiniennes avaient progressivement consolidé leur présence militaire, tandis que les populations locales faisaient état d’enlèvements, d’assassinats, de rackets et de diverses exactions sur les routes et dans les localités avoisinantes.

Tall el-Zaatar était devenu non seulement une implantation militaire particulièrement dangereuse au cœur d’une zone densément peuplée, mais aussi l’expression concrète de l’affaiblissement de la souveraineté libanaise, dès lors qu’une organisation armée étrangère pouvait disposer d’un territoire et y exercer une influence sécuritaire échappant au contrôle effectif de l’État.

Du problème palestinien à la régionalisation du Liban

Le phénomène dépassait toutefois largement le seul camp de Tall el-Zaatar. Le Liban était devenu le théâtre d’une multitude d’organisations armées, entretenant des allégeances avec différents acteurs étrangers et poursuivant des objectifs distincts. Sous couvert de la lutte armée palestinienne, ces organisations utilisaient le territoire libanais et profitaient de l’affaiblissement des institutions de l’État pour étendre leurs réseaux et leurs activités, transformant progressivement le pays en un champ de confrontation où s’entremêlaient les intérêts des différentes puissances régionales.

La guerre de 1975 et l’embrasement de Tall el-Zaatar

Le jour du déclenchement de la guerre civile, le 13 avril 1975, le front de Tall el-Zaatar s’embrasa particulièrement, tandis que le camp voisin de Jisr el-Bacha, déjà impliqué dans des affrontements avec les habitants de la région depuis le début des années 1970, contribuait lui aussi à faire de cette partie du Metn un front particulièrement violent.

De multiples tentatives visant à désamorcer la situation avaient échoué. Jusqu’à juillet 1976, ces initiatives ne permirent pas de mettre fin à la présence armée qui s’y était établie.

C’est alors qu’une offensive visant à neutraliser les organisations armées et à libérer le camp fut lancée par les différentes composantes du Front libanais, notamment le Parti national libéral, le Tanzim, les Gardiens du Cèdre, le Mouvement de la Jeunesse libanaise ainsi que des officiers de l’armée libanaise regroupés sous la bannière de l’« Armée du Liban ». Les Kataëb rejoignirent à leur tour les opérations quelques jours plus tard.

La Syrie : entre intervention, influence et manipulation des factions

Le rôle de la Syrie demeure l’un des aspects les plus intéressants de la bataille. Lorsque l’armée syrienne intervint au Liban, Damas affirma vouloir mettre fin aux combats et contenir les organisations palestiniennes. Derrière ce discours officiel se dessinait clairement la volonté de Hafez el-Assad d’imposer son emprise sur le Liban et d’y établir la tutelle syrienne.

Les organisations palestiniennes proches de Damas, notamment la Saïka et le Front populaire de libération de la Palestine – Commandement général (FPLP-CG) d’Ahmed Jibril, provoquaient régulièrement des affrontements sur le front de Tall el-Zaatar avec les localités libanaises voisines. Elles étaient également impliquées dans de graves exactions à l’encontre des populations civiles sur les routes de la région, alimentant ainsi les tensions et suscitant, en réaction, une hostilité croissante des Libanais à l’égard du camp. Cette dynamique contribuait à aggraver l’insécurité dans toute la région, au détriment non seulement des populations libanaises, mais également des civils palestiniens que ces organisations affirmaient vouloir défendre, tout en leur permettant de se poser ensuite en acteurs incontournables de la résolution de conflits qu’elles avaient elles-mêmes contribué à provoquer.

Tall el-Zaatar dans la confrontation entre Arafat et Assad

Le camp était donc également pris dans la confrontation opposant la Syrie aux organisations palestiniennes qui lui étaient hostiles, notamment le mouvement Fatah de Yasser Arafat, principale composante de l’OLP.

Pourtant, l’épisode de divergence entre les deux mouvances fut de courte durée. Avant leur rapprochement ultérieur avec Damas, les organisations palestiniennes qui n’étaient pas loyales à la Syrie accusèrent notamment les formations pro-syriennes d’avoir contribué à faire imploser Tall el-Zaatar de l’intérieur, au profit du régime d’Assad. Cette accusation illustre les conséquences de la soumission de certaines organisations à des intérêts étrangers, au détriment de leurs propres compatriotes, de leurs intérêts, de leur sécurité et de leur bien-être.

De la propagande de guerre à l’instrumentalisation de la mémoire

L’OLP, qui qualifia par la suite la bataille de « massacre », s’appuya principalement sur les pertes civiles causées par le conflit, les érigeant en instrument de propagande afin d’occulter la portée de la bataille ainsi que les agissements des organisations palestiniennes armées sur le territoire libanais. Dans le même temps, elle cessa progressivement d’associer cette qualification au régime syrien, tout en continuant à l’employer à l’égard des parties libanaises. Cette évolution illustre la manière dont le récit de Tall el-Zaatar a été instrumentalisé pour alimenter les divisions entre Libanais.

Que cette rhétorique ait servi les intérêts de la propagande pendant la guerre civile n’est pas surprenant. Mais la reprendre cinquante ans plus tard comme une lecture incontestable de l’histoire revient à passer sous silence le contexte et les responsabilités qui ont précédé la bataille, et à transformer la propagande d’hier en vérité historique d’aujourd’hui. Pire encore, elle ne fait que ressusciter des polémiques opportunistes destinées à polariser les Libanais autour d’un événement qui ne devrait plus être un sujet de confrontation, mais une leçon sur les dangers de l’ingérence étrangère et de l’affaiblissement de l’État. Elle devrait surtout être l’occasion de rendre hommage, avec la même dignité et sans instrumentalisation politique, aux femmes et aux hommes tombés sur le champ de bataille ainsi qu’aux nombreuses victimes civiles innocentes.

Le véritable héritage de Tell el-Zaatar

Cinquante ans après Tall el-Zaatar, et à la lumière du déploiement de l’armée libanaise au Sud-Liban, la leçon essentielle demeure celle de la souveraineté de l’État. L’héritage de cette tragédie ne devrait pas résider dans la perpétuation des antagonismes du passé, mais dans la conviction qu’aucune organisation armée ni aucune force agissant au service d’intérêts étrangers ne peut se substituer à l’État, compromettre sa souveraineté ou mettre en péril la sécurité et le bien-être des Libanais. Le rôle et les sacrifices des Libanais, hier comme aujourd’hui, rappellent que la sauvegarde du pays passe par le renforcement de ses institutions légitimes et par le rétablissement de leur autorité sur l’ensemble du territoire national. Préserver la mémoire de Tall el-Zaatar, c’est donc aussi défendre l’idée d’un Liban maître de son territoire, de sa sécurité et de son destin, condition indispensable pour rompre avec le cycle des conflits alimentés par des intérêts extérieurs et permettre au pays de devenir enfin un État pleinement souverain.

 

 

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