La guerre qui a opposé les États-Unis et Israël au régime iranien a cristallisé les tensions structurelles entre Washington et Pékin. Si les débats se sont naturellement concentrés sur les retombées régionales, une autre dimension, moins immédiate mais tout aussi déterminante, mérite attention: dans quelle mesure ce conflit reconfigure-t-il la compétition sino-américaine?
Le silence stratégique de Pékin
La réponse chinoise au conflit a été délibérément contenue. Le Peterson Institute for International Economics note que le «son du silence» de Pékin et Moscou n'était pas une erreur, mais un calcul: pourquoi interrompre une guerre dans laquelle Washington s'embourbe? Dans les premières semaines, la Chine s'est contentée d'appels au cessez-le-feu et d'une diplomatie discrète, tout en sécurisant ses approvisionnements en pétrole iranien – plus de 11 millions de barils continuant à transiter vers l'est, payés en renminbi via le CIPS, le système de paiement international développé par la Chine comme alternative au réseau SWIFT dominé par les Occidentaux.
Foreign Affairs précisait que cette retenue n'était pas de l'indifférence, mais une gestion prudente du risque systémique: Pékin dépend d'un ordre international stable pour ses exportations, ses chaînes d'approvisionnement et ses ambitions technologiques. Environ 70% des importations chinoises de pétrole brut proviennent de l'étranger, dont un tiers qui transite par le détroit d'Ormuz. La fermeture du détroit pendant plusieurs semaines a donc affecté la Chine, même si celle-ci s'y était partiellement préparée en gonflant ses réserves stratégiques de 16% en janvier-février.
Des gains réels, mais fragiles
Sur le plan économique, la Chine a tiré quelques avantages inattendus. Contrairement aux États-Unis qui entraient dans le conflit avec une inflation résiduelle, la Chine connaissait une déflation. Une hausse modérée des prix du pétrole s'est révélée légèrement reflationniste pour Pékin, qui bénéficiait par ailleurs de rabais sur le brut russe et iranien. Les exportations chinoises sont restées compétitives alors que les coûts d'intrants augmentaient pour les entreprises occidentales.
Sur le plan géopolitique, Pékin a observé en temps réel les opérations navales américaines dans le Golfe – mouvements de porte-avions, schémas d'interception de missiles, flux logistiques. Le Peterson Institute soulignait que cette fenêtre d'observation est «stratégiquement précieuse pour la Chine dans ses scénarios impliquant le détroit de Taïwan».
Pourtant, ces gains restent conditionnels. Le CSIS souligne que les États du Golfe, cibles des attaques iraniennes, ont davantage consolidé leurs liens avec Washington qu'avec Pékin, la Chine et la Russie étant incapables ou peu disposées à offrir une protection comparable. Le rapprochement irano-saoudien de 2023, parrainé par Pékin sous l'égide de son Initiative de sécurité mondiale, risque d'être durablement fragilisé. Une victoire américaine décisive en Iran saperait l'architecture multipolaire que Pékin construisait patiemment via l'Organisation de coopération de Shanghai et les BRICS.
Le dilemme taïwanais reconsidéré
La question de Taïwan illustre le paradoxe central de la position chinoise. Un Washington distrait par le Moyen-Orient pourrait créer une fenêtre d'opportunité. Mais Foreign Affairs avertit que Pékin raisonne de manière plus nuancée: un Washington moins stable, plus militarisé, et de plus en plus dépendant de sa puissance militaire résiduelle est potentiellement plus dangereux dans une crise taïwanaise, pas moins.
Si la direction chinoise perçoit les États-Unis comme une puissance en fin de cycle, affaiblie en légitimité mais encore inégalée en capacité de frappe, provoquer un affrontement deviendrait beaucoup plus risqué.
La variable Ormuz et les scénarios de rupture
L'Atlantic Council propose une cartographie en quatre scénarios selon le degré d'engagement américain et le positionnement chinois. Dans le scénario le plus probable à court terme – engagement limité de Washington, Pékin passif mais opportuniste – l'issue reste indécise: une érosion marginale des alliances américaines, une Chine qui progresse par défaut, un détroit techniquement rouvert mais contesté en pratique. Le scénario le plus dangereux verrait Pékin basculer vers un soutien actif à Téhéran, transformant un conflit régional en point d'inflexion mondial.
Le CSIS identifie une fragilité structurelle pour Washington: les stocks de missiles intercepteurs auraient été entamés, compromettant la capacité américaine à dissuader simultanément Moscou et Pékin dans d'autres théâtres. Les alliés asiatiques, qui absorbent le choc énergétique, posent de difficiles questions sur le coût de l'alignement avec Washington.
Une victoire empoisonnée pour les deux camps
La conclusion la plus rigoureuse est peut-être formulée par Foreign Affairs: «ce qui affaiblit les États-Unis ne renforce pas nécessairement la Chine». Xi Jinping a obtenu l'Amérique moins prévisible qu'il appelait de ses vœux depuis des années – mais aussi un système international plus chaotique, qui menace les conditions mêmes de son ascension.
Dans un monde où la stabilité est la condition de la compétitivité chinoise, une Amérique imprévisible est plus périlleuse qu'une Amérique stabilisatrice. Les canons se sont tus, mais pas la sempiternelle rivalité des grandes puissances.




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