La hausse “comptable” des avoirs extérieurs de la Banque du Liban ne reflète pas l’amère réalité
La Banque du Liban ©Al-Markazia

Le recul des réserves en devises ne peut être dissimulé par la hausse du dollar et le resserrement monétaire !  

Un rapport publié ces derniers jours fait état d’une hausse des avoirs extérieurs nets du secteur financier libanais de 1 960,8 millions de dollars en février 2026, après des hausses de 5 744,7 millions de dollars en janvier, 2 231,8 millions de dollars en décembre 2025 et 1 500,1 millions de dollars en novembre. Selon ce rapport, les avoirs extérieurs nets du secteur financier ont enregistré en février une augmentation nette des avoirs extérieurs de la Banque centrale de 1 817,9 millions de dollars, résultant d’une amélioration mensuelle des réserves d’or de 1,89 milliard de dollars, qui a éclipsé la baisse des avoirs extérieurs en devises.

Analyse de la précision des chiffres

Il convient de s’arrêter sur plusieurs chiffres mentionnés dans ce rapport. L’essentiel de la variation des avoirs extérieurs nets du secteur financier résulte de l’amélioration des prix mondiaux de l’or et de leur impact positif sur les réserves d’or de la Banque du Liban, désormais intégrées dans le calcul de l’évolution des avoirs extérieurs de la Banque centrale depuis août 2024. Ont ainsi été inclus dans les avoirs extérieurs de la Banque du Liban : la valeur de l’or monétaire, les instruments extérieurs en devises, ainsi que les devises et dépôts étrangers auprès des banques correspondantes et des institutions internationales, à l’exclusion de ses investissements en bons du Trésor libanais et de ses prêts en devises aux banques résidentes et aux institutions financières.

En d’autres termes, la principale raison de la hausse des avoirs extérieurs de la Banque centrale est l’amélioration des prix mondiaux de l’or. Depuis août 2024, la Banque du Liban a adopté une méthodologie intégrant la réévaluation de l’or dans les “avoirs extérieurs nets”. Sur une base annuelle, la hausse de 3 127,5 millions de dollars en février 2025 à 7 705,4 millions de dollars en février 2026, soit 146,38 %, est correcte sur le plan comptable. Elle reflète aussi la politique de la Banque centrale consistant à cesser de financer l’État et à commencer à accumuler progressivement des réserves en “fresh dollars”, auxquelles s’ajoute la valeur de marché de l’or.

Dans ce cadre, les réserves d’or représentaient 45,24 % du total des actifs de la Banque du Liban à la fin mars 2026, tandis que les avoirs extérieurs en devises en représentaient 12,39 %, contre respectivement 50,35 % et 12,51 % deux semaines plus tôt.

Évaluation analytique : tromperie ou réalité ?

La croissance enregistrée est une croissance comptable, et non une liquidité réelle. La hausse de 1 817,9 millions de dollars observée à la Banque centrale en un seul mois constitue un “gain papier”, résultant de l’augmentation du prix de l’once d’or sur les marchés mondiaux à la faveur des tensions géopolitiques au début de 2026.

Cette hausse ne signifie pas la disponibilité de liquidités mobilisables pour restituer les dépôts ou financer les importations. Elle traduit simplement une augmentation de la valeur de l’or détenu par la Banque du Liban. Il faut également s’arrêter sur le recul subi par les banques : les données indiquent une baisse de 23,15 % des variations nettes des avoirs extérieurs des banques et institutions financières, passés de 449,4 millions de dollars à 345,4 millions de dollars.

Il s’agit bien entendu d’un indicateur négatif, qui reflète le recul du rôle des banques libanaises et l’érosion de ce qu’il leur reste de liquidités auprès des banques correspondantes. Autrement dit, la hausse des avoirs s’essouffle et pourrait devenir négative dans un avenir proche, surtout si la crise se poursuit sans solutions capables de sauver ces institutions bancaires, non pas en les sacrifiant avec leurs capitaux, mais en y réinjectant des liquidités dans le cadre d’un plan juste et réaliste de restructuration, tout en les préservant et sans leur faire supporter la plus grande part du coût du traitement du déficit financier.

Bilan de la Banque du Liban

Le bilan de la Banque du Liban montre une baisse des avoirs extérieurs en devises de 130,86 millions de dollars (1,12 %) au cours de la seconde moitié de mars 2026, à 11,53 milliards de dollars (1 032,33 billions de livres libanaises), contre 11,67 milliards de dollars (1 044,04 billions de livres) deux semaines plus tôt.

Il convient de rappeler que les avoirs extérieurs en devises de la Banque du Liban ont connu une hausse continue entre le début du mois d’août 2023 — c’est-à-dire à la fin du mandat de l’ancien gouverneur Riad Salamé — et la fin mars 2026, pour une valeur totale d’environ 2,96 milliards de dollars, à la suite de la nouvelle politique monétaire de la Banque du Liban consistant à s’abstenir de prêter au gouvernement, à lever les subventions sur la plupart des biens et à limiter l’émission de monnaie locale.

Dans le même contexte, les avoirs extérieurs en devises de la Banque du Liban ont reculé d’environ 360 millions de dollars depuis le début de l’année en cours, et de 343 millions de dollars depuis le déclenchement de la dernière guerre au début du mois de mars.

Le bilan de la Banque du Liban montre également une baisse de la valeur de ses réserves d’or de 10,29 % (4,83 milliards de dollars) au cours de la seconde moitié de mars 2026, à 42,12 milliards de dollars (3 769,85 billions de livres libanaises), dans un contexte où les prix de l’or ont enregistré leur pire performance mensuelle depuis juin 2013, à la suite de la liquidation partielle ou totale par les fonds spéculatifs et les investisseurs mondiaux de leurs positions sur l’or pour financer des placements en dollar américain et en bons du Trésor américain, à la recherche de rendements plus élevés.

Dans le même ordre d’idées, le bilan de la Banque du Liban a reculé de 0,16 % au cours de la seconde moitié de mars 2026, à 8 333,45 billions de livres libanaises, la baisse de la valeur des réserves d’or de 10,29 % et des avoirs extérieurs en devises de 1,12 % ayant éclipsé la hausse des écarts de réévaluation de l’or et des devises étrangères de 53,85 %, à 1 226,87 billions de livres, ainsi que l’augmentation de la valeur des opérations d’open market différées de 0,70 %, à 177,14 billions de livres, entre autres éléments.

Conclusion… une amère vérité !

En conclusion, le rapport adopte une lecture “optimiste” qui ne reflète pas la réalité financière. La hausse des avoirs de la Banque centrale résulte de la réévaluation de l’or et d’une politique de resserrement monétaire, et non de nouveaux investissements. La baisse des avoirs des banques privées reflète, quant à elle, la persistance des pressions auxquelles le secteur bancaire libanais reste soumis.

Le résultat global n’est donc qu’une croissance comptable, rien de plus. Cela ne signifie nullement que le secteur financier a retrouvé sa santé ni sa capacité à prêter, et la Banque centrale demeure dans une situation difficile.

Parler d’une hausse des avoirs extérieurs du secteur financier masque en réalité le fait que les avoirs nets demeurent lourdement négatifs si on les compare aux engagements massifs de la Banque centrale envers les déposants en dollars. Il s’agit d’une “amélioration du bilan”, non d’une “reprise économique”.

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