Quand les Pasdaran contredisent la diplomatie iranienne
Sur cette photo fournie par l'Agence de presse de l'Assemblée consultative islamique (ICANA), des députés iraniens vêtus d'uniformes du Corps des gardiens de la révolution islamique scandent « Mort à l'Amérique » lors d'une séance à Téhéran, le 1er février 2026. ©ICANA / AFP

Depuis le début de la guerre, une fracture s'est creusée au sein du régime iranien entre la direction civile et le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Elle ne se manifeste pas dans les couloirs feutrés de Téhéran, mais en temps réel, sous les yeux des chancelleries et des capitaines de navires.

L'excuse qui n'a pas tenu une heure

Le 7 mars, une semaine après le début des frappes américano-israéliennes, le président Masoud Pezeshkian s'adresse à la télévision d'État iranienne. Il présente ses excuses aux pays voisins frappés par les missiles iraniens et annonce que le conseil de direction a formellement ordonné aux forces armées de cesser toute attaque contre les États voisins. Il invoque la diplomatie. Il parle d'une décision collective, communiquée aux commandants.

Quelques heures plus tard, le CGRI publie un communiqué affirmant que les forces iraniennes «n'ont commis aucune agression contre les pays voisins» – niant ainsi l'existence même des frappes pour lesquelles le président venait de s'excuser – avant de menacer de frapper toute base américaine ou israélienne dans la région si les hostilités se poursuivaient. Dans la foulée, un drone iranien frappe Dubaï et le Qatar intercepte un missile balistique. Pezeshkian se rétracte le lendemain sur X, affirmant que ses propos avaient été mal interprétés par «l'ennemi qui cherche à semer la discorde».

Le Soufan Center résume: «Les fonctionnaires civils du système politique iranien n'ont historiquement pas leur mot à dire sur les affaires étrangères. Sans Guide suprême pour équilibrer le militarisme et la diplomatie, le CGRI continue de fonctionner de manière décentralisée, mais largement séparé des bureaux civils».

Le pétrolier qui avait les bons papiers

Samedi, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi annonce sur X que le détroit d'Ormuz est «totalement ouvert» à la navigation commerciale, dans le cadre d'un couloir coordonné par l'Organisation iranienne des ports et de la navigation maritime. Les prix du pétrole reculent. Trump salue l'annonce.

Le même soir, un membre des forces navales du CGRI diffuse sur les fréquences maritimes un message capté par les équipages présents dans le détroit et transmis au Wall Street Journal: «Nous l'ouvrirons sur ordre de notre guide, l'imam Khamenei, pas sur les tweets d'un idiot». L'agence Tasnim, affiliée au CGRI, critique publiquement Araghchi pour avoir communiqué cette décision sur les réseaux sociaux. Morteza Mahmoudi, un parlementaire qui adhère à la ligne dure, appelle au limogeage du ministre.

Le lendemain matin, le pétrolier indien Sanmar Herald tente de transiter dans la zone verte – le couloir officiellement désigné par le gouvernement iranien lui-même. Il est pris pour cible par deux canonnières du CGRI, sans avertissement radio préalable. Un enregistrement audio capté sur les fréquences maritimes, rapporté par plusieurs médias, permet d'entendre le capitaine supplier les forces iraniennes de cesser le feu, faisant valoir qu'il disposait d'une autorisation de passage. New Delhi convoque l'ambassadeur iranien dans la soirée.

Washington négocie avec des gens qui ne décident pas

La fracture a également mis à nu les limites des pourparlers d'Islamabad. Selon des responsables américains cités par Axios lundi et repris par l'Institute for the Study of War, la délégation américaine pensait «négocier avec les bonnes personnes» lors des discussions des 11 et 12 avril. À son retour à Téhéran, la délégation iranienne se serait vu signifier par le CGRI qu'elle «ne parlait pas en son nom». Un second responsable américain a résumé la situation: «Nous ne savons pas qui commande, et eux non plus».

Bloomberg rapporte ce mardi, citant des responsables américains et iraniens sous anonymat, que le commandant en chef du CGRI, Ahmad Vahidi, pousse pour une posture de négociation maximalement dure, tandis que Pezeshkian et Araghchi sont «plus enclins à parvenir à un accord avec Washington». NBC News cite un ancien parlementaire iranien, Ali Akbar Mousavi Khoeini, dont la formulation est sans ambiguïté: «Vahidi est aux commandes du pays. Ghalibaf n'a pas la force de lui faire face».

L'analyste Saeid Golkar, spécialiste des services de renseignement iraniens, a dit au Wall Street Journal ce que les faits illustrent depuis des semaines: «Parce que l'arbitre principal a disparu, la lutte entre les différentes factions a commencé». Depuis la mort d'Ali Khamenei, son successeur Mojtaba n'est pas apparu en public. Selon des médias israéliens cités par l'ISW, Vahidi serait désormais le seul officiel iranien ayant un accès direct au nouveau guide suprême, et sert de conduit pour relayer les décisions aux autres institutions. Mais jusqu’où ira cette lutte intestine?

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