Juifs et chrétiens du Levant (2/2)
©Ici Beyrouth

Les pressions arabistes exercées sur Beyrouth au XXᵉ siècle ont contribué à délégitimer Israël. La seule mention de son nom peut entraîner une arrestation dans le pays du Cèdre. Ainsi, cette seconde rupture – moderne – est venue s’ajouter à la première, provoquée par la doctrine de la substitution.

C’est vers la fin de l’époque ottomane, au XIXᵉ siècle, que fut développée la stratégie d’affaiblissement des chrétiens fondée sur leur isolement, notamment par leur distanciation d’avec l’Europe.

C’est alors que Jamal Pacha élabora la notion pernicieuse de « l’ennemi ». Le moindre contact avec la France, désignée comme la bête noire, entraînait un passage en cour martiale, suivi d’une condamnation et d’une exécution. Ce tribunal devint ainsi une structure spécialisée dans la fabrication de dossiers destinés à étouffer toute velléité souverainiste.

 

La seconde rupture

Ce principe de l’épouvantail fut repris au XXᵉ siècle par les courants arabistes afin de continuer à museler une liberté pourtant vitale pour le Liban. Israël remplaça la France dans ce rôle, mais le concept demeura identique : il reposait sur l’isolation, l’affaiblissement et une forme de terreur intellectuelle.

Alors que d’autres sociétés évoluaient et s’ouvraient au monde, le Libanais recherchait la liberté dans l’exil. Dès 1863, le premier journal hébraïque du Levant portait le nom de HaLevanon (« Le Liban »), tandis que les pressions arabistes exercées sur Beyrouth au XXᵉ siècle contribuaient à délégitimer Israël. Ainsi, alors même que de simples leçons de grammaire hébraïque recourent à des textes évoquant la beauté du Liban, la seule mention d’Israël peut entraîner une arrestation dans le pays du Cèdre.

Cette seconde rupture - moderne - est venue s’ajouter à la première, provoquée par la doctrine de la substitution.

On ne peut que constater une concomitance entre le déracinement et l’antisémitisme. Au début du XVIIIᵉ siècle, lorsque l’archevêque maronite d’Alep, Germanos Farhat, se rendit au Liban dans le but d’arabiser les maronites, il déclara avoir été profondément choqué par leur coexistence et leur amitié avec les juifs du Mont-Liban. Une divergence fondamentale d’appréciation apparaissait ainsi entre ce clerc arabophone d’Alep et les maronites libanais de culture syriaque. Leurs lectures différaient, tout comme le lexique de leurs prières, et surtout leur conscience identitaire, étroitement liée à leur langue littéraire.

Ce phénomène, d’abord culturel, se doubla au XXe siècle d’une dimension politique avec l’émergence du panarabisme, exacerbée par la création de l’État d’Israël. L’antisémitisme en Orient devint alors le fait de dhimmis cherchant à manifester leur fidélité à la cause arabe. Ainsi, arabisme et antisémitisme évoluèrent de concert, bientôt rejoints par diverses formes d’islamisme et de dhimmitude.

 

L’idéologie arabiste

Si l’arabisation linguistique des maronites fut l’œuvre de Germanos Farhat, leur arabisation politique fut celle du père Youakim Moubarac (1914-1995). Paul Saadé a mis en lumière la correspondance entre l’arabisme et l’antisémitisme chez ce clerc. Moubarac, écrit-il, se tourna, il est vrai, vers le patrimoine syriaque après sa déception face aux massacres commis par les Palestiniens dont il avait constamment soutenu la cause. Il n’abandonna pas pour autant l’idéologie de l’arabité, qu’il continua à percevoir comme un moyen de s’affranchir de la Loi.

L’antisémitisme et le déracinement apparaissent ainsi indissociables : Moubarac a constamment comparé le sionisme aux croisades, qu’il qualifiait de catastrophe. Cette perception des croisades comme un mal absolu contredit l’ensemble de la tradition historiographique syriaque, notamment celle de Michel le Grand et de Grégoire Bar Hebraeus, ainsi que la position du grand patriarche maronite Estéphanos Douaihy.

Pour Moubarac, arabiste et islamisant, les maux de l’Orient proviennent d’un Occident incapable de s’ouvrir à l’Islam. Il attribut surtout cette incapacité à l’influence jugée nocive du sionisme et du « judéo-christianisme ».

 

La dhimmitude

Nationaliste arabe et disciple de Youakim Moubarac, Georges Corm (1940-2024) dirige également ses critiques vers l’Occident. Paul Saadé lui accorde, ainsi qu’à Moubarac, une place particulière afin d’illustrer le processus de déracinement conduisant à la dhimmitude et à l’antisémitisme.

À l’instar de Moubarac, Georges Corm prône un retour à une prétendue pureté originelle du christianisme, rejette le concept de « judéo-christianisme » et établit une opposition radicale entre judaïsme et christianisme, dans la lignée de la doctrine hérétique du marcionisme. Toutefois, cette quête ne constitue, en réalité, qu’une recherche de la pureté originelle de l’arabité. Pour atteindre ce qu’il considère comme l’authenticité, il recommande d’accentuer les différences avec le christianisme occidental, avec l’Occident lui-même et avec tout l’héritage antérieur à l’arrivée des Arabes au Levant.

Il décrit ainsi l’Occident comme intrinsèquement impérialiste, colonialiste et complotiste, conformément aux schémas idéologiques des mouvances arabistes et islamistes. Son rejet du sionisme s’inscrit dès lors dans un rejet plus large de l’Occident, traduisant une forme de haine de soi et une volonté de dissolution dans l’ensemble arabo-musulman.

Le propre de toute idéologie est sa tendance au totalitarisme. Elle s’oppose, dans son essence, aux valeurs du judaïsme et du christianisme, fondées sur le questionnement et l’attente de la révélation et du dévoilement. Toute idéologie -du nazisme hier au wokisme aujourd’hui - implique un rejet de l’héritage judéo-chrétien. L’arabisme ne fait pas exception à cette règle. Comme l’écrit Paul Saadé, ceux qui s’attaquent au judaïsme visent le christianisme.

 

Le déracinement

L’enracinement constitue le meilleur remède contre les idéologies. Alasdair MacIntyre souligne que la foi, la morale et la rationalité sont toujours enracinées dans une tradition vivante. Détruire la langue et réécrire l’histoire revient à désactiver ces mécanismes de défense culturelle et à inhiber l’immunité sociale.

Moubarac ne peut dissocier les deux Testaments qu’au sein d’une société déracinée, qui ne lit plus les Pères syriaques tels que saint Éphrem et saint Jacques de Saroug. Pour ce dernier, en effet, « la continuité avec l’Ancien Testament est fondamentale. Elle exprime la continuité plus profonde entre l’action du Fils et celle du Père », comme le souligne Tanios Bou Mansour.

Ce spécialiste des Pères syriaques insiste sur cette dimension essentielle en s’appuyant sur un hymne de saint Éphrem, évoquant les trois harpes que sont l’Ancien Testament, le Nouveau Testament et la Nature. Selon saint Éphrem, l’Église en est le fruit et la fille, incapable de les renier sans se renier elle-même :

Ton doigt [Église] joue sur la harpe de Moïse,

De notre Sauveur et de la Nature ;

Ta foi chante les trois,

Car les trois t’ont baptisée.

Avec un seul nom, tu n’aurais pas pu être baptisée.

Il n’y a pas de baptême sans la parole du Christ, sans la nature ni sans le Livre des Juifs, selon saint Éphrem, qui fonda, au IVe siècle, ce qui sera au cœur de l’Église maronite.

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