Moscou-Pékin: anatomie d'une alliance sans amour
Sur cette photo d'agence diffusée par l'agence d'État russe Sputnik, le président russe Vladimir Poutine (à gauche) marche aux côtés du président chinois Xi Jinping avant un défilé militaire marquant le 80e anniversaire de la victoire sur le Japon et de la fin de la Seconde Guerre mondiale, sur la place Tiananmen à Pékin, le 3 septembre 2025. ©Alexander Kazakov / Pool / AFP

Vladimir Poutine s'est envolé mardi pour Pékin, afin de retrouver Xi Jinping. Dans une adresse vidéo diffusée à la veille de ce déplacement, le président russe a affirmé que les relations entre Moscou et Pékin avaient atteint un «niveau sans précédent» de compréhension mutuelle, et que les deux pays étaient prêts à «se soutenir mutuellement sur les questions touchant aux intérêts fondamentaux des deux pays, notamment la protection de la souveraineté et de l'unité nationale». 

Pour comprendre comment deux puissances aux histoires aussi chargées en sont venues à former ce front commun, il faut remonter à plus de sept décennies de relations tumultueuses faites d'alliances proclamées, de ruptures profondes et de rapprochements calculés. Le tout s'inscrit dans une dynamique que l'ancien conseiller à la sécurité nationale américain, Zbigniew Brzezinski, avait prophétiquement anticipée il y a plus de trois décennies. Selon lui, le scénario le plus dangereux pour les États-Unis serait «une grande coalition de la Chine, de la Russie et peut-être de l'Iran, une coalition anti-hégémonique unie non par l'idéologie mais par des griefs complémentaires».

Les années d'alliance: 1949–1956

La proclamation de la République populaire de Chine en octobre 1949 ouvre une décennie de coopération étroite avec l'Union soviétique. Tout au long des années 1950, les deux pays entretiennent des liens solides fondés sur le Traité d'amitié, d'alliance et d'assistance mutuelle sino-soviétique, qui établit une alliance sécuritaire et facilite une coopération économique, militaire et technologique considérable. 

Staline envoie ingénieurs et équipements pour soutenir l'industrialisation accélérée du régime maoïste. Mais cette fraternité proclamée repose sur des bases fragiles: le respect que Mao portait à Staline n’a pas survécu au patriarche du communisme. Lorsque Staline meurt en mars 1953, la relation sino-soviétique entre dans une période d'incertitude. Dès 1958, l'alliance se fissure de l'intérieur.

La rupture et ses conséquences: 1960-1989

La déstalinisation engagée par Khrouchtchev, perçue par Mao comme une trahison idéologique, précipite la rupture. Les années 1960 sont une décennie de grandes polémiques: la Chine et l'Union soviétique s'accusent mutuellement de trahir le marxisme-léninisme et de brader la révolution. La fracture dépasse vite le cadre doctrinal pour prendre une dimension géopolitique. Les tensions culminent dans des affrontements militaires meurtriers à la frontière sino-soviétique en 1969, poussant Pékin à se rapprocher paradoxalement de Washington. 

En 1971, le conseiller à la sécurité nationale, Henry Kissinger, effectue un voyage secret en Chine, ouvrant la voie à la visite historique de Nixon à Pékin le 22 février 1972. L'ennemi commun, l'URSS, devenait ainsi le ciment d'une entente sino-américaine que personne n'aurait pu anticiper dix ans plus tôt.

Cette poignée de main historique intervient dans un contexte intérieur explosif: quelques jours après le départ de Gorbatchev, Deng Xiaoping ordonne la répression sanglante des manifestants pro-démocratie rassemblés place Tiananmen, marquant ainsi la fin officielle de trente ans d'hostilité sino-soviétique au prix d'un bain de sang intérieur.

Le pivot des années 1990 et la codification du partenariat

L'effondrement de l'URSS en 1991 crée un vide stratégique que les deux pays s'empressent de combler bilatéralement. La Russie, affaiblie économiquement et marginalisée diplomatiquement tout au long des années 1990, cherche une légitimité internationale. La Chine, en pleine ascension économique mais isolée après Tiananmen, a besoin d'un partenaire au Conseil de sécurité. Ce rapprochement se construit progressivement tout au long des années 1990 : les deux pays règlent l'essentiel de leur contentieux frontalier, multiplient les échanges commerciaux et développent une rhétorique commune autour de la multipolarité et de la non-ingérence dans les affaires intérieures – avant de formaliser cette convergence dans le Traité de bon voisinage et de coopération amicale de 2001, première grande initiative diplomatique de Poutine nouvellement élu.

Ce traité, première grande initiative diplomatique de Poutine nouvellement élu, pose les bases d'un partenariat structuré. Depuis, chaque partie met en avant des aspects distincts de cette amitié afin d'éviter les connotations indésirables de cette relation politique, notamment la possibilité d'inégalité et de domination.

2014: le tournant ukrainien

L'annexion de la Crimée par la Russie en 2014 constitue un point d'inflexion majeur. Sanctionné par l'Occident, Moscou se tourne résolument vers Pékin. L'environnement géopolitique consécutif à la crise ukrainienne de 2014 a poussé la Russie à approfondir son alignement avec la Chine dans de multiples domaines.

Selon le Center for Strategic and International Studies, la vision d'un partenariat sino-russe se cristallise autour d'une perception fondamentalement similaire des États-Unis comme menace stratégique prioritaire. Les deux dirigeants voient dans le soutien américain aux mouvements démocratiques une tentative de déstabilisation de leurs régimes respectifs.

L'ère Xi-Poutine: une quasi-alliance aux asymétries croissantes

La relation atteint son point culminant symbolique le 4 février 2022, lors des Jeux olympiques de Pékin. Xi Jinping et Vladimir Poutine signent une déclaration majeure affirmant que l'amitié entre les deux pays était «sans limites» et qu'il n'y a «aucun domaine interdit» à leur coopération.

Mais la guerre en Ukraine qui s'ouvre trois semaines plus tard révèle la véritable nature de cette relation: moins une alliance entre égaux qu'un rapport de dépendance croissante de Moscou envers Pékin. Le rapport spécial du Council on Foreign Relations publié, en 2025, documente cette asymétrie avec précision. Entre 2022 et 2024, le commerce bilatéral a bondi de 146,9 à 240,1 milliards de dollars, la Chine fournissant désormais 90% des semi-conducteurs dont la Russie a besoin pour produire chars, missiles et aéronefs.

Sur le plan militaire, la coopération a connu une accélération inédite. Entre janvier 2022 et août 2024, les deux armées ont conduit quinze exercices conjoints, contre neuf entre 2012 et 2014. En juillet 2024, pour la première fois de leur histoire, deux bombardiers chinois et deux bombardiers russes ont pénétré ensemble la zone d'identification de défense aérienne de l'Alaska – un geste délibérément provocateur à l'égard de Washington. Au Conseil de sécurité de l'ONU, leur coordination est tout aussi systématique: depuis 2007, les deux pays ont opposé seize vetos conjoints, tous dirigés contre des résolutions portées par les États-Unis ou leurs alliés.

Ce rééquilibrage en faveur de Pékin ne fait pas que des heureux du côté russe. Le sinologue russe Vassili Kachine, cité par le Council on Foreign Relations, a reconnu que «la Chine aura la possibilité d'utiliser les leviers de la diplomatie économique pour influencer nos positions politiques [...], elle aura la possibilité de dicter les prix. Et nous devrons vivre avec cela». 

Lors de sa visite à Moscou en mars 2023, Xi Jinping avait lui-même résumé l'ambition commune des deux dirigeants: «En ce moment, il y a des changements – du type que nous n'avons pas vus depuis 100 ans – et c'est nous qui les conduisons ensemble». Une phrase qui sonne comme un programme, et qui donne tout son sens à la visite de Poutine à Pékin.

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