L’offensive terrestre au Liban: jusqu’où peut aller Israël?
Des véhicules militaires israéliens se déplacent le long d’une route dans le sud du Liban, près de la frontière avec Israël, le 26 mars 2026, alors que les forces israéliennes renforcent leur présence dans le cadre de l’offensive contre le groupe Hezbollah et les tensions frontalières continuent de monter. ©JACK GUEZ / AFP

Alors que l’armée israélienne poursuit son offensive terrestre dans le sud du Liban, une question domine les débats: jusqu’où Israël est-il prêt à aller? Si certains évoquent le spectre d’une progression vers Beyrouth, d’autres experts estiment que les objectifs israéliens demeurent, pour l’instant, plus limités et davantage liés à des considérations sécuritaires qu’à une conquête territoriale à grande échelle.

Selon le général à la retraite Khalil Helou, interrogé par Ici Beyrouth, tout conflit doit être analysé à travers ses objectifs stratégiques. «Les guerres ne se mènent pas pour elles-mêmes. Il y a toujours un but», souligne-t-il.

Pour Israël, l’objectif est avant tout la sécurisation du nord de son territoire, régulièrement menacé par les capacités militaires du Hezbollah depuis le début du conflit régional.

Beyrouth, un objectif improbable?

La question d’une progression terrestre jusqu’à Beyrouth revient régulièrement dans les discussions. Sur le plan strictement militaire, le général Helou estime qu’Israël en aurait les capacités mais, selon lui, cela a un prix.

La puissance militaire israélienne demeure nettement supérieure à celle du Hezbollah. L’État hébreu dispose de l’aviation, du renseignement satellitaire, de blindés modernes et d’une supériorité technologique écrasante. Cependant, une avancée jusqu’à Beyrouth présenterait également des risques importants. Plus les forces israéliennes s’enfonceraient à l’intérieur du territoire libanais, plus elles s’exposeraient aux tactiques de guérilla du Hezbollah.

«Lorsque l’Israélien se déplace à cent kilomètres, c’est là qu’il sera la cible de la guérilla. Ce sera pour le Hezbollah une cible facile», explique le général, jugeant peu probable qu’Israël cherche à atteindre Beyrouth par voie terrestre, alors qu’il peut exercer une pression considérable par les frappes aériennes, les drones et les opérations ciblées.

Qu’en est-il du scénario d’une incursion dans la Békaa?

Si une progression vers Beyrouth paraît peu probable, certains analystes évoquent la possibilité d’une extension des opérations vers la Békaa.

Pour le général Helou, cette option serait militairement plus accessible. Les zones situées face au Golan, notamment dans les secteurs de Hasbaya et de Rachaya, dans le sud-est du Liban, à proximité du plateau du Golan, présentent moins d’implantation militaire du Hezbollah et offrent un terrain plus favorable à une progression mécanisée.

Toutefois, il estime que ce scénario entraînerait de lourdes pertes économiques pour les Syriens, car il provoquerait la fermeture de la route de Damas, une situation que les États-Unis ne souhaitent pas voir se produire. Alors les priorités israéliennes demeurent aujourd’hui concentrées sur le Sud-Liban, notamment à Nabatiyé, Tyr et dans les secteurs situés autour du Litani.

Une zone tampon élargie pour faire face aux missiles et aux drones

D’après le général Helou, la principale préoccupation israélienne concerne les missiles antichars du Hezbollah, notamment les Kornet russes ainsi que leurs équivalents iraniens. Ces armes peuvent atteindre des cibles jusqu’à plusieurs kilomètres à l’intérieur du territoire israélien et menacent aussi bien les blindés que les infrastructures militaires.

À cette menace s’ajoute celle des drones, notamment les drones FPV guidés par fibre optique, devenus particulièrement redoutables sur les champs de bataille modernes. Selon M. Helou, ces appareils échappent largement aux systèmes de brouillage traditionnels et ont déjà infligé des pertes significatives aux forces israéliennes.

«Le nord d’Israël est menacé avant tout par les missiles à tir direct du Hezbollah», explique-t-il. Pour éloigner cette menace, Israël cherche à créer une zone tampon de profondeur variable le long de la frontière. Cette logique expliquerait l’avancée israélienne vers les secteurs de Nabatiyé et du château de Beaufort, où les reliefs permettent d’observer et de contrôler des zones stratégiques.

Les analyses publiées récemment par plusieurs centres de recherche convergent vers une même hypothèse: Israël chercherait à établir une profondeur sécuritaire au sud du Liban.

L’hebdomadaire américain Time cite plusieurs experts selon lesquels l’objectif immédiat serait de créer une zone sous contrôle israélien au sud du Litani afin d’éloigner les menaces pesant sur les localités du nord d’Israël. Le Washington Institute évoque, lui aussi, la mise en place d’un dispositif comprenant plusieurs niveaux de contrôle: une première bande proche de la frontière, une ligne de surveillance plus avancée et une capacité d’intervention permanente jusqu’au Litani.

Sur le terrain, les opérations observées ces derniers jours semblent s’inscrire dans cette logique. Reuters rapportait lundi que les forces israéliennes poursuivaient leur activité terrestre dans le sud du Liban afin de consolider une «zone de sécurité».

Pressions politiques et diplomatiques

Au-delà des considérations militaires, l’offensive actuelle poursuit également des objectifs politiques. Selon M. Helou, les déplacements massifs de population provoqués par les combats constituent un moyen de pression sur le Hezbollah et sur les autorités libanaises d’un point de vue économique et sécuritaire. Par ailleurs, certains partisans du mouvement commencent à exprimer leur mécontentement face à leurs conditions de vie, qu’ils jugent de plus en plus difficiles en comparaison avec celles des responsables du Hezbollah.

Plusieurs experts interrogés par Time partagent cette lecture. L’extension de la zone de guerre entraîne l’exode de centaines de milliers de personnes et accentue les tensions économiques et sociales à travers le pays.

Côté diplomatique, cette pression vise également à maintenir Israël en position de force dans les négociations directes en cours avec le Liban, qui ont débuté en avril dernier sous médiation américaine, Comme le rappelle M. Helou, «quand on négocie sous le feu, c’est la partie la plus forte qui a l’avantage».

Une guerre appelée à durer

«Le temps où Israël ne pouvait pas endurer des guerres de plus de quelques semaines est révolu», affirme le général.

Tel Aviv semble désormais capable de soutenir des conflits prolongés. Après plus de deux ans et demi de conflits sur plusieurs fronts, l’armée israélienne continue de maintenir un niveau opérationnel élevé. Pour Khalil Helou, Israël s’est préparé depuis plus d’une décennie à un scénario impliquant simultanément l’Iran, le Hezbollah, Gaza et d’autres théâtres régionaux.

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