À l’heure où la guerre menace d’engloutir à nouveau le pays, le président de la République libanaise, Joseph Aoun, et le Premier ministre, Nawaf Salam, tentent de reprendre la parole confisquée par le Hezbollah. Leur message est clair : le Liban n’est ni un front iranien, ni la propriété d’une milice armée.
Le Liban avance aujourd’hui sur un fil de rasoir. D’un côté, un État affaibli, ruiné, traversé par les fractures communautaires, mais qui tente encore de parler au nom de l’intérêt national. De l’autre, une organisation armée, le Hezbollah, parti chiite pro-iranien fondé dans les années 1980 et devenu, au fil des décennies, un État dans l’État, qui continue de décider de la guerre et de la paix, d’ouvrir des fronts, de refuser des accords, d’engager le pays dans des batailles qui ne sont pas les siennes, puis de présenter cette dépossession comme une forme de résistance.
La nouveauté politique, dans cette séquence, n’est pas seulement la violence de l’escalade. Elle tient au fait que le Liban officiel ne cherche plus à dissimuler la contradiction. Le président Joseph Aoun, chef de l’État libanais, et le Premier ministre Nawaf Salam, chef du gouvernement, ont franchi une ligne symbolique majeure : ils ont publiquement contesté la prétention du Hezbollah à parler au nom des Libanais. Ils ont également désigné, sans les détours habituels, la responsabilité de l’Iran dans la transformation du territoire libanais en instrument de négociation régionale.
À Téhéran, le Liban est souvent pensé comme une profondeur stratégique. À Beyrouth, cette profondeur stratégique a des visages : des familles déplacées, des villages détruits, des terres abandonnées, des enfants déscolarisés, une économie exsangue et une population condamnée à attendre la prochaine frappe, le prochain discours, le prochain refus. Toute la question est là : qui a donné mandat au Hezbollah pour faire payer aux Libanais le prix des rapports de force iraniens ?
Quand l’État reprend la parole
Joseph Aoun a choisi des mots rares dans la bouche d’un président libanais. En affirmant que les Libanais sont « fatigués » de la guerre entre Israël et le Hezbollah, il n’a pas seulement exprimé une lassitude sociale. Il a posé une frontière politique : la souffrance du Liban ne peut plus être absorbée dans le récit héroïque d’une organisation armée. Dire que « les intérêts du Liban ne convergent pas avec ceux de l’Iran », c’est rompre avec une équivoque entretenue depuis des années. Dire au Corps des gardiens de la révolution islamique, colonne vertébrale idéologique et militaire du régime iranien, que « le Liban n’est pas votre pays », c’est rappeler une évidence devenue presque subversive : la souveraineté libanaise ne se délègue ni à Téhéran, ni à une formation locale qui s’en réclame.
Le Premier ministre Nawaf Salam a, lui aussi, donné à cette rupture une formulation politique directe. En demandant à l’Iran de cesser de traiter le Liban comme un « moyen de pression » dans ses discussions avec les États-Unis, il a nommé le mécanisme exact dans lequel le pays est enfermé. Le Liban n’est plus seulement victime d’une guerre à sa frontière ; il est utilisé comme variable d’ajustement dans une négociation qui le dépasse. Son Sud devient monnaie d’échange. Ses déplacés deviennent un coût diplomatique. Son armée est sommée de se déployer dans un terrain miné par des décennies de duplicité souveraine. Son gouvernement est invité à assumer les conséquences d’une décision qu’il n’a pas prise.
Cette prise de parole est courageuse, parce qu’elle attaque le cœur du système Hezbollah : la confusion volontaire entre la communauté chiite libanaise, la « résistance », le Liban et l’Iran. Le Hezbollah se présente comme défenseur du pays, mais il n’accepte jamais que le pays décide pour lui-même. Il invoque les villages du Sud, mais il les expose. Il parle de souveraineté, mais il refuse celle de l’État. Il accuse ses adversaires de trahison, mais il engage le territoire national au service d’objectifs extérieurs.
Naïm Kassem, secrétaire général du Hezbollah depuis la mort de Hassan Nasrallah, en a donné une nouvelle illustration en rejetant l’accord de cessez-le-feu annoncé à Washington et en dénonçant la « mascarade » des négociations avec Israël. Le chef du parti chiite pro-iranien ne discute pas seulement une modalité technique : il conteste le droit même de l’État libanais à négocier. Il ne se contente pas de réclamer un retrait israélien total ; il refuse que la décision de paix puisse échapper au parti armé. Dans son discours, le gouvernement n’est légitime que lorsqu’il relaie la position du Hezbollah. Dès qu’il tente de s’en écarter, il devient suspect, voire illégitime.
Même Nabih Berry, président du Parlement libanais et allié historique du Hezbollah, a laissé entrevoir une évolution en évoquant la possibilité d’un retrait du Hezbollah du sud du Litani en parallèle à un retrait israélien et à une trêve globale. Le Litani, fleuve situé à une trentaine de kilomètres de la frontière israélienne, constitue depuis des années une ligne stratégique dans les arrangements sécuritaires au sud du Liban. Mais cette ouverture reste enfermée dans la même architecture : rien ne peut se faire sans le consentement du Hezbollah. L’État propose, négocie, annonce ; le parti armé valide ou bloque. Voilà le cœur du problème libanais.
La fausse protection des armes
Le Hezbollah fonde sa légitimité sur une promesse : ses armes protégeraient le Liban. Or l’histoire récente dit exactement l’inverse. Après le retrait israélien du Sud-Liban en 2000, l’argument de la libération nationale aurait dû céder la place à la consolidation de l’État. Le Liban avait alors l’occasion de refermer une longue parenthèse d’occupation, de renforcer son armée, de replacer la décision stratégique dans les institutions. Le Hezbollah a choisi de conserver ses armes, puis d’en faire un pouvoir parallèle.
En 2006, l’enlèvement de deux soldats israéliens par le Hezbollah a précipité le pays dans une guerre dévastatrice avec Israël. Les Libanais n’avaient pas voté pour cette opération. Le gouvernement n’en avait pas décidé. L’armée libanaise n’en avait pas reçu mandat. Pourtant, c’est le Liban tout entier qui a payé le prix des destructions. Le Hezbollah a ensuite transformé la catastrophe en récit de victoire, comme si la survie militaire du parti suffisait à compenser l’effondrement du pays autour de lui.
Le même mécanisme s’est reproduit après le 7 octobre 2023, puis tout au long de 2024, lorsque le front sud a été ouvert au nom du soutien à Gaza. Là encore, les Libanais n’ont pas été consultés. La solidarité avec les Palestiniens, réelle dans une large partie de l’opinion, a été confisquée par une organisation qui l’a traduite en stratégie militaire unilatérale. En 2025, le schéma s’est encore aggravé : le Liban s’est retrouvé entraîné dans une séquence liée à l’Iran, à ses calculs, à ses lignes rouges, à ses négociations avec les États-Unis.
À chaque fois, la justification change : hier la libération, ensuite la Palestine, aujourd’hui l’Iran. Mais la constante demeure : ce n’est jamais le Liban qui décide. Et ce n’est jamais le Liban qui gagne. Les armes du Hezbollah n’ont pas protégé Beyrouth de l’effondrement. Elles n’ont pas protégé le Sud de la destruction. Elles n’ont pas empêché les assassinats, les guerres, les déplacements, les sanctions, l’isolement diplomatique. Elles ont surtout installé un régime de chantage permanent : soit le pays se range derrière la milice, soit il est accusé de trahir.
Refuser le chantage de la guerre permanente
Il faut ici refuser un piège intellectuel. Critiquer le Hezbollah ne signifie pas dédouaner Israël. Les violations israéliennes, les frappes, l’occupation de portions du territoire libanais, les destructions civiles et l’arrogance militaire doivent être dénoncées sans ambiguïté. Mais la brutalité israélienne ne donne pas au Hezbollah un droit illimité de disposer du Liban. La souveraineté ne se défend pas en la confisquant. On ne protège pas un peuple en lui retirant le pouvoir de choisir la guerre ou la paix.
C’est pourquoi les déclarations de Joseph Aoun et de Nawaf Salam sont importantes. Elles ne règlent pas, à elles seules, le rapport de force. Elles ne désarment pas le Hezbollah. Elles ne garantissent ni cessez-le-feu, ni retrait israélien, ni retour sécurisé des déplacés. Mais elles réintroduisent une distinction vitale : le Hezbollah n’est pas le Liban. Naïm Kassem ne représente pas le peuple libanais. L’Iran n’a pas mandat pour décider du sort du Sud. Et aucune organisation, fût-elle puissante, enracinée et lourdement armée, ne peut prétendre incarner seule la volonté nationale.
Le Liban officiel rejette aujourd’hui le Hezbollah non par goût de la confrontation interne, mais parce que la survie de l’État en dépend. Il ne s’agit pas d’humilier une communauté, ni d’ouvrir une guerre civile, ni de nier les peurs réelles d’une partie des Libanais face à Israël. Il s’agit de restaurer un principe minimal sans lequel aucun pays ne peut vivre : les décisions de guerre et de paix appartiennent à l’État, et à lui seul.
Le pays marche sur le fil du rasoir parce que cette vérité, évidente ailleurs, reste explosive au Liban. Mais elle doit désormais être dite. Un peuple ne peut être réduit aux choix d’une milice. Une nation ne peut être annexée à l’agenda d’une puissance étrangère. Et un État ne peut survivre s’il accepte indéfiniment que sa souveraineté soit brandie dans les discours, puis confisquée dans les faits.



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