Nul dirigeant, comme tout être humain, ne peut échapper à la castration
Quand le dirigeant refuse la limite, le pouvoir cesse d’être une fonction et devient une emprise. ©Ici Beyrouth

Tout dirigeant, si puissant soit-il, demeure soumis à la limite. À travers la notion psychanalytique de castration symbolique, ce texte interroge les dérives du pouvoir lorsqu’il refuse le manque, la contradiction et la soumission à la loi. Une réflexion sur l’autorité, ses illusions narcissiques et la nécessité d’un pouvoir capable d’accepter sa propre imperfection.

Dire d’un dirigeant qu’il est castré comme n’importe quel sujet ne revient ni à l’insulter ni à le diminuer. La formule choque parce qu’elle touche à l’un des mots les plus chargés de la psychanalyse, mais aussi parce qu’elle atteint le pouvoir à l’endroit même où celui-ci préfère ne pas être touché. Elle rappelle que celui qui commande, préside, juge, dirige, gouverne, enseigne ou administre n’est jamais soustrait à la condition commune. Il parle depuis une place, non depuis une totalité. Il détient une fonction, non une complétude. Il peut être entouré de signes, d’honneurs, de protections, de protocoles, de titres, mais aucun de ces ornements ne l’arrache à cette vérité élémentaire que la psychanalyse n’a cessé de reprendre sous des formes diverses. Le sujet humain advient dans la perte, dans le renoncement, dans la séparation d’avec l’illusion première d’être tout pour l’autre et de pouvoir tout obtenir de lui.

Le mot castration, dans ce contexte, ne désigne évidemment pas une mutilation, mais une opération symbolique. Il nomme l’expérience structurante de la limite, du manque, de l’interdit et de la dépendance à une loi qui précède le sujet et lui survit. Chez Freud, cette opération se noue dans la traversée œdipienne, lorsque l’enfant découvre que son désir n’est pas souverain, que l’objet aimé n’est pas sa possession, que le monde ne se plie pas à la logique de sa croyance magique. Chez Lacan, elle se déplace vers la structure même du langage. Le sujet est castré parce qu’il parle, parce que son désir passe par le signifiant, parce qu’il ne coïncide jamais avec lui-même. Le manque n’est pas un accident réparable, mais la condition de possibilité du désir. La castration symbolique n’est donc pas ce qui détruit le sujet, mais ce qui l’arrache à la toute-puissance imaginaire. Elle le rend parlant, désirant, responsable, séparé.

Or le pouvoir a précisément cette propriété troublante de faire croire, à celui qui l’exerce comme à ceux qui le regardent, que cette limite aurait été suspendue. Le dirigeant semble plus grand que son corps. Sa parole est relayée, amplifiée, consignée. Ses gestes déplacent des foules, modifient des budgets, engagent des armées, ferment des portes, ouvrent des carrières. Le réel paraît répondre à son énoncé. Dans certaines configurations, il lui suffit de signer pour qu’une vie bascule. Cette efficacité pratique du pouvoir nourrit très vite une confusion psychique. Ce qui relève de la fonction est pris pour une propriété personnelle. Ce qui appartient à l’institution se colle au moi. L’homme ou la femme qui occupe la place finit par croire que cette place lui appartient, qu’elle le révèle, qu’elle le confirme dans une exception intime.

Freud avait vu, dans Psychologie des masses et analyse du moi, que les foules ne se constituent pas seulement autour d’un intérêt commun, mais autour d’un investissement libidinal. Le meneur, le chef, l’idéal collectif viennent occuper une place dans l’économie narcissique du groupe. Les sujets peuvent déposer en lui une part de leur idéal du moi, comme s’il portait pour eux ce qu’ils ne parviennent pas à être. Le chef n’est alors plus seulement un responsable politique ou institutionnel. Il devient support de projection, écran d’identification, figure de réparation narcissique. Il promet, par sa seule présence, que le groupe pourrait redevenir un corps unifié, indemne, maître de son destin.

C’est ici que le rappel de la castration devient nécessaire parce que la position des dirigeants peut réveiller en eux des désirs immodérés.  Tout sujet rêve, à certains moments, d’être non castré. Il rêve d’une parole absolue, d’une maîtrise sans faille, d’un amour sans rival, d’un corps sans vieillissement, d’une décision sans conséquence. Mais le sujet ordinaire rencontre vite des limites. Le monde lui résiste. Les autres le contredisent. Son corps le trahit. Les institutions le freinent. Le dirigeant, lui, peut se trouver entouré de dispositifs qui amortissent cette rencontre avec la réalité. On l’attend, on l’écoute, on le précède, on lui prépare les phrases, on retire de son champ visuel les signes de sa propre insuffisance. Là où un sujet devrait rencontrer une limite, il rencontre parfois un conseiller. Là où il devrait entendre un non, il entend une reformulation prudente. Là où il devrait éprouver la contradiction, on lui sert un silence respectueux.

Cette cour autour du pouvoir est l’un des grands laboratoires du déni de castration. Le chef n’est presque jamais seul à se croire tout-puissant. Il est aidé dans cette croyance par ceux qui profitent dans son entretien, mais aussi par ceux qui ont besoin d’y croire. Il existe une jouissance du subalterne à fabriquer un maître. L’histoire politique en donne les formes les plus spectaculaires, mais la clinique institutionnelle les retrouve partout, dans l’entreprise, l’université, la famille, les associations, les milieux économiques, les cabinets ministériels, les administrations, les lieux religieux. Un directeur médiocre peut devenir, par la peur qu’il inspire, une sorte de père archaïque. Un responsable charismatique peut être porté par la demande de ceux qui veulent être rassurés plutôt que gouvernés. Un chef violent peut être défendu par ses victimes elles-mêmes, dès lors qu’il incarne pour elles une protection contre un désordre plus angoissant encore.

Le pouvoir ne se comprend jamais seulement du côté du dirigeant. Il s’organise aussi dans le lien, dans ce que le groupe accepte de ne pas savoir, dans ce qu’il confie à l’un de ses membres afin de ne pas l’affronter collectivement. Le chef non castré est souvent l’enfant monstrueux d’un groupe qui refuse sa propre division. Il dit à la place des autres ce qu’ils n’osent pas dire. Il agit ce qu’ils veulent désavouer. Il porte leur rage, leur envie, leur sentiment d’humiliation, leur besoin de réparation. Puis, on le condamne parfois après l’avoir secrètement autorisé.

La castration est ce qui empêche l’arme du pouvoir de devenir absolue. La lecture lacanienne fait de la castration une condition du sujet désirant, non une simple menace disciplinaire. On comprend alors combien il est dangereux de confondre autorité et toute-puissance. Une autorité véritable supporte d’être limitée, parce qu’elle sait qu’elle ne tire pas sa légitimité de la jouissance personnelle de celui qui l’exerce. Elle parle au nom d’une fonction, d’une loi, d’une responsabilité. Elle n’a pas besoin de s’exhiber sans cesse comme puissance. Elle peut admettre l’erreur, entendre l’objection, instituer sa propre relève. À l’inverse, le pouvoir totalitaire, non castré, ne supporte pas la perte. Il exige la continuité indéfinie de son image. Il ne veut pas seulement être obéi, mais reconnu comme indispensable. Il transforme la critique en offense, l’opposition en trahison, la procédure en obstacle, la loi en affront personnel.

Ce glissement est souvent imperceptible. Il ne commence pas toujours par la violence ouverte. Il commence par une susceptibilité. Par l’impossibilité de rire de soi. Par le besoin d’être entouré de gens qui rassurent plutôt que de gens qui pensent. Par l’agacement devant les formes, les délais, les règles, les contre-pouvoirs. Le chef dit qu’il faut aller vite, qu’il faut être efficace, qu’il faut éviter les pesanteurs. Mais parfois, sous l’éloge de l’efficacité, se cache l’impatience infantile devant la limite. La procédure devient insupportable parce qu’elle rappelle que la volonté d’un seul n’est pas la loi.

Lorsqu’un peuple vit des moments tragiques, il a tendance à ne plus penser vraiment. Il attend un sauveur, cherche un ennemi, se réfugie dans une dépendance massive ou dans une excitation partagée. Le dirigeant peut alors devenir le point d’accrochage d’un fantasme collectif. Il est supposé savoir, vouloir, prévoir, protéger. Le danger, dans ces conditions est qu’il se prenne lui-même pour ce qu’on projette sur lui. Car le chef n’est jamais plus menacé psychiquement que lorsqu’il croit à la fiction qui le soutient.

La clinique individuelle permet d’en saisir la texture intime. On rencontre parfois des sujets qui, investis d’une fonction de responsabilité, ne peuvent pas différencier leur personne de leur rôle. Toute remarque devient blessure. Toute limite devient humiliation. Ils parlent de loyauté quand il s’agit d’obéissance, d’exigence quand il s’agit d’emprise, de vision quand il s’agit de refus du contradictoire. Leur narcissisme est moins triomphant qu’on ne le croit. Il est souvent fragile, inquiet, dépendant de confirmations constantes. Le chef qui ne tolère aucune faille n’est pas nécessairement celui qui se sent fort. Il est parfois celui qui redoute de s’effondrer si la faille apparaît.

Dans certaines formes de pouvoir, le sujet utilise sa fonction pour ne pas rencontrer son propre désert intérieur. Il se remplit de décisions, d’agendas, de présences, de cérémonies, de signatures. Il habite l’institution comme on habite une armure. Mais plus l’armure est brillante, plus elle peut cacher une angoisse de désêtre. La castration symbolique, lorsqu’elle est acceptée, permet de vivre avec le manque. Lorsqu’elle est déniée, le manque revient sous forme de rage, de persécution, de besoin d’emprise.

Le dirigeant tyrannique n’est donc pas seulement celui qui veut tout posséder. Il est aussi celui qui ne peut pas perdre. Or gouverner implique de perdre sans cesse. Perdre l’illusion de convaincre tout le monde. Perdre la pureté de l’intention dans la complication de la réalité. Perdre l’image idéale de soi dans les compromis, les erreurs, les retards, les effets imprévus de l’action. Un dirigeant suffisamment castré, si l’on peut risquer cette formule, sait que l’action politique ou institutionnelle se déploie toujours dans l’incomplétude. Il sait que sa parole ne recouvrira jamais entièrement la réalité. Il accepte que ce qu’il décide lui échappe en partie. Cette acceptation n’est pas faiblesse. Elle est la condition d’une responsabilité non délirante.

La question de la jouissance est ici centrale. Lacan a montré que la loi ne se réduit pas à l’interdit extérieur. Elle organise le rapport du sujet à la jouissance. Le problème du chef non castré n’est pas seulement qu’il transgresse la loi. C’est qu’il tend à faire de sa transgression une loi nouvelle. Il ne dit pas toujours «je veux». Il dit souvent «tu dois». Il ne présente pas toujours son désir comme désir subjectif. Il le fait passer pour nécessité historique, raison d’État, intérêt supérieur, urgence morale, vérité du peuple, salut de l’institution. C’est ainsi que la jouissance privée se déguise en impératif public. Le langage du bien commun devient parfois le masque le plus efficace du caprice.

 

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