L’une des vidéos les plus marquantes de ces derniers jours, voire des derniers mois, montre un jeune combattant du Hezbollah, tué lors des frappes israéliennes au Liban-Sud, s’entretenant avec sa mère quelques jours avant sa mort.
Au cours de cet échange, la mère confie ne pas comprendre la douleur des femmes qui pleurent leurs fils tombés en «martyrs». À ses yeux, une telle disparition est presque une source de joie. Elle va même jusqu'à affirmer qu'elle souhaiterait voir tous ses enfants mourir en martyrs, comme si le sacrifice suprême constituait un accomplissement. Le fils lui répond alors, avec une lucidité glaçante: «Je te ferai vivre la douleur de la perte.»
Cette séquence suscite chez de nombreux Libanais un profond malaise, mêlé de colère et de tristesse. Elle met en lumière une vision du monde qui continue d'imprégner une partie de la base sociale du Hezbollah, où la glorification du martyre demeure une valeur centrale.
Pourtant, la mort ne se laisse enfermer dans aucun discours idéologique. Elle frappe sans distinction et, dans le cas présent, pour une cause qui dépasse largement le cadre libanais. Un conflit dont les ressorts et les objectifs échappent, pour l'essentiel, aux intérêts nationaux du Liban et aux moyens dont celui-ci dispose pour y mettre un terme.
Ce constat est profondément douloureux. Mais croire que cette mentalité disparaîtra rapidement relève sans doute davantage du souhait que de l'analyse. D’aucuns espèrent voir la base populaire du Hezbollah évoluer à la faveur des épreuves traversées ces derniers mois et d'une prise de conscience grandissante que cette cause n'a pas répondu aux promesses qui l'accompagnaient. Rien n'indique toutefois qu'une telle transformation puisse être immédiate.
L'histoire enseigne au contraire que les grandes mutations politiques et sociales s'inscrivent dans le temps long. La Révolution française n'a véritablement consolidé ses acquis qu'au terme de plusieurs décennies. L'Empire ottoman ne s'est pas effondré en un jour, mais au terme d'un lent processus de déclin. Quant à l'Union soviétique, son essoufflement était perceptible dès les années 1970, bien avant son effondrement final.
Le Liban lui-même offre de nombreux exemples de cette lente maturation. Les appartenances communautaires ont mis des décennies à évoluer avant que l'idée d'une identité nationale commune ne commence à s'imposer. De même, le système confessionnel n'a commencé à être remis en question qu'après un long cheminement historique.
L'adhésion d'une partie des musulmans libanais à l'idée de l'État libanais moderne ne s'est véritablement affirmée qu'avec le Pacte national de 1943, soit vingt-trois ans après la proclamation du Grand Liban. À l'inverse, une partie des chrétiens a longtemps résisté à l'idée d'un partage plus équilibré du pouvoir avec les musulmans. Les revendications en faveur d'une représentation plus équitable, perceptibles dès la présidence de Charles Hélou, n'ont trouvé une traduction institutionnelle qu'avec les accords de Taëf.
Toutes ces évolutions relevaient déjà de processus politiques complexes et progressifs. Dès lors, que peut-on attendre lorsque s'ajoute à ces dynamiques une idéologie religieuse structurée, qui prétend faire prévaloir ses propres références spirituelles sur la réalité politique nationale?
Peut-on sérieusement imaginer une transformation rapide du Hezbollah alors que son influence ne repose pas uniquement sur un appareil militaire, mais également sur un vaste réseau d'institutions sociales, éducatives, médicales, financières et d'assistance, qui structurent le quotidien d'une partie importante de la communauté chiite?
Dans ces conditions, espérer un effondrement rapide de son assise populaire relève davantage de l'impatience que d'une lecture réaliste des faits. Non pas parce qu'un changement serait impossible, mais parce que le temps de l'histoire obéit à sa propre cadence et ne se plie pas aux calendriers politiques ou aux désirs d’accélération.



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