Le flou de l’accord intérimaire entre Washington et Téhéran a ouvert une brèche stratégique. En imposant sa lecture des termes négociés, l’Iran transforme Ormuz en levier de pression, provoque une nouvelle escalade militaire et rappelle combien une diplomatie pressée peut produire ses propres crises, avant même la paix régionale espérée.
Ce n’est pas une surprise, plutôt la confirmation de ce que l’on pouvait redouter en raison du langage vague et sujet à interprétation des termes de l’accord signé entre Washington et Téhéran. L’Iran vient d’exploiter à son avantage ces imprécisions sémantiques et a fait remonter de plusieurs crans la tension dans le Golfe persique.
Téhéran a frappé la semaine dernière un conteneur qui croisait au large d’Oman, dans une zone que les « Gardiens de la révolution » affirment être « off limits » pour les navires, ces derniers étant « priés » de passer le long des côtes iraniennes s’ils veulent circuler en toute sécurité. L’accord ne précise certes rien de tout cela, mais l’imprécision rédactionnelle du mémorandum a permis aux Iraniens d’en faire une interprétation libre.
L’incident a provoqué une réplique américaine contre des bases iraniennes abritant des zones de stockage de missiles et de drones. Cette riposte a elle-même conduit la République islamique à répliquer à son tour, cette fois en frappant Bahreïn et un autre bateau croisant dans Ormuz. La question qui se pose aujourd’hui est de savoir si cette nouvelle séquence guerrière préfigure une reprise durable du conflit ou s’il s’agit d’une nouvelle manœuvre militaro-diplomatique iranienne pour peser sur les négociations en cours entre Washington et Téhéran.
Le flou comme arme
Une certitude s’impose. Le flou sémantique des termes de l’accord, tout comme la hâte américaine à signer ce mémorandum « en 14 points », est à la racine de ces « malentendus ». L’accord prévoyait en effet que l’Iran s’engage à « prendre des dispositions en faisant tous les efforts possibles pour assurer un passage en toute sécurité des navires commerciaux » à travers le détroit d’Ormuz pendant 60 jours.
Problème : la nature de ces « dispositions » et celle de ces « efforts » sont mal définies. Elles sont donc propices aux interprétations subjectives et aux différences d’appréciation. L’Iran s’est empressé de s’engouffrer dans cette faille béante, en considérant que ces termes lui laissaient tout loisir de déterminer la route que les navires doivent emprunter. Téhéran avait d’ailleurs averti avant sa première frappe du 26 juin que la seule route permise à travers le détroit passait par ses eaux, tout trajet alternatif longeant la côte d’Oman étant ipso facto interdit aux bateaux.
Tout cela confirme ce qui relève aujourd’hui de l’évidence : Téhéran entend désormais s’arroger le droit de décider qui passe et qui ne passe pas, imposant de facto son contrôle sur le détroit, au grand dam des Américains, dont la priorité était précisément de contraindre l’Iran à ne pas se retrouver en position de contrôler Ormuz.
Preuve de plus que les États-Unis ont été bien imprudents de ne pas imposer une phraséologie plus contraignante, même s’il est vrai que cet accord n’est qu’un mémorandum provisoire destiné à être finalisé dans les deux mois. Le New York Times se montre en tout cas sévère dans son analyse des événements, remarquant que « les ambiguïtés dans le langage accepté par les négociateurs américains dans leur accord de cessez-le-feu intérimaire avec l’Iran semblent être revenues les hanter, moins de deux semaines après la signature de l’accord par les deux parties ».
Les raisons de la hâte américaine à signer ces accords sont désormais connues. Lesdits accords « s’appuyaient sur un langage volontairement flexible parce que c’était probablement le seul moyen de le faire passer », comme le pense Nicole Grajewski, professeure assistante au Centre d’études internationales de Sciences Po à Paris, citée dans le quotidien new-yorkais. « Mais, précise-t-elle, la flexibilité n’est valable que si les deux parties attachent des significations similaires aux mêmes dispositions vagues. » Ce qui, en l’occurrence, n’est pas le cas. Car, ajoute encore l’enseignante, « le flou de l’accord intérimaire a conduit les deux parties à tenter de définir les faits sur le terrain à leur avantage, avant que toute incertitude ne soit résolue dans un accord final ».
Un autre expert, Gregory Brew, analyste principal chez Eurasia Group, estime pour sa part que l’Iran s’efforce, en ayant recours à la manière forte, de tester les Américains pour voir jusqu’où il peut « se permettre d’étendre son influence sur le détroit ». Quitte à soumettre la patience de Trump, dont le degré de volatilité n’est plus à démontrer, à rude épreuve.
Reste que, comme le relève encore ce même expert, « si une action militaire minimale suffit à fermer la route omanaise et à déplacer le transport maritime vers des routes que l’Iran peut contrôler, pourquoi les Iraniens n’iraient-ils pas tenter le coup ? » Pour lui, le risque serait d’autant plus faible que l’Iran est « assez certain » que les États-Unis ne devraient pas se risquer à relancer un conflit de pleine intensité. C’est sans doute vrai si l’on prend en considération les impératifs de politique intérieure de Donald Trump, quelques mois avant l’échéance des midterms. Mais, tout de même, l’aventurisme iranien pourrait bien, au minimum, faire dérailler le processus de paix et en retarder une conclusion que, ne l’oublions pas, seuls les Américains, mal informés et autocentrés, avaient la naïveté de croire prochaine et rapide.
Pour ne rien arranger, la communication entre Washington et Téhéran souffre de fritures sur la ligne. Le vice-président J. D. Vance a affirmé dans une interview donnée à une chaîne de télévision américaine qu’un canal avait été établi entre militaires américains et iraniens dans le but de désamorcer tout malentendu. Pas du tout, vient de répondre un porte-parole des Pasdarans, ces « Gardiens de la révolution » composant désormais un leadership moins religieux et plus dictatorial que jamais : aucun « téléphone rouge » à la mode soviéto-américaine du temps de la guerre froide n’a été installé concernant les problèmes du détroit d’Ormuz. Ça commence bien. Ou plutôt : ça continue mal.
Ormuz, nouvelle monnaie d’échange
La question de la gestion d’Ormuz va de toutes les manières constituer une pierre d’achoppement récurrente lors de discussions qui s’annoncent complexes et longues, la date butoir des soixante jours paraissant, dans un tel contexte, difficile à tenir. On sait que les dirigeants iraniens, militaires comme civils, entendent gérer le trafic du détroit, même si les conditions de cette gestion restent elles-mêmes floues. Certains responsables du régime ont notamment émis l’hypothèse qu’elle puisse être organisée en collaboration avec Oman.
Même si l’Iran assure qu’il ne fera pas payer de « péages », mot tabou pour les Américains, la République islamique évoque la facturation de « redevances » aux navires empruntant Ormuz, tout en refusant pour l’instant de spécifier la raison exacte de ces « prélèvements ».
Le Wall Street Journal pense tenir un nouveau scoop en la matière. Selon un article présenté comme « exclusif » et publié le 25 juin, soit la veille de la reprise des échanges de tirs, Téhéran aurait déjà fait ses calculs, d’après certaines sources « bien informées ». La facturation de ce que les Iraniens présentent comme des taxes pour « services de sécurité, de sûreté et d’environnement » imposées aux navires traversant le détroit « rapporterait 40 milliards de dollars de revenus par an ». Une telle mesure, si elle était mise en œuvre, « donnerait à Téhéran des liquidités et un contrôle qu’il n’avait pas avant la guerre ».
Les « planificateurs » iraniens se seraient inspirés de modèles en vigueur ailleurs sur la planète, notamment dans le détroit des Dardanelles, où la Turquie impose aux bateaux une taxe pour tout navire s’engageant vers la mer Égée, ou en venant.
Ces taxes n’iraient cependant pas seulement, selon ce plan révélé par le Wall Street Journal, dans les caisses de l’Iran, mais aussi dans celles des États voisins. Téhéran souhaiterait que les monarchies pétrolières du Golfe persique soient parties prenantes de l’accord et partagent les revenus de ces « péages » qui ne veulent pas dire leur nom.
Tout cela n’est pour l’instant que spéculation et pari sur un avenir improbable, alors que la poudre parle de nouveau dans le cadre d’une guerre qui, elle non plus, ne voulait plus dire son nom. La vérité est que la liste des conséquences négatives, pour les Américains et le reste du monde, de l’impréparation des pseudo-diplomates de Washington à trouver des chemins d’entente avec des Iraniens rompus à l’art de la négociation vient, en tout cas, de s’allonger un peu plus.



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