Le patriarche Hoayek : la vérité qui dérange (1/2)
Vitrail: Portrait du patriarche Elias Hoayek ©Ici Beyrouth

Le patriarche Hoayek n’a jamais cherché à faire du Liban un laboratoire d’expérimentation du vivre-ensemble. La virtuosité avec laquelle l’histoire est aujourd’hui réinterprétée, à l’occasion de sa béatification, consiste à promouvoir un romantisme de la coexistence au détriment des vies brisées depuis plusieurs décennies, et qui continuent de l’être.

Depuis l’indépendance du Liban en 1943, et son édification sur le principe du compromis, il est devenu d’usage de ne plus jamais dire la vérité tant elle dérange. Idéologiquement, le Grand Liban est supposé représenter l’entité parfaite, renvoyant à une dimension religieusement accomplie, destinée à être un message pour l’humanité.

Le compromis ne toucha pourtant pas à l’avoir (à ce que nous possédons), mais à l’être (à ce que nous sommes). Cette double négation de soi fut élevée, écrivait Georges Naccache, « à la hauteur de doctrine d’État ».

Le compromis

Les chrétiens se désistèrent de leur appartenance méditerranéenne occidentale, tandis que les musulmans promirent de renoncer à la nation arabe. Georges Naccache publia alors ces quelques lignes qui lui valurent la furie du pouvoir en place :

Ce qu’une moitié des Libanais ne veut pas, on le voit très bien.

Ce que ne veut pas l’autre moitié, on le voit très bien.

Mais ce que les deux moitiés veulent en commun, c’est ce qu’on ne voit pas.

Un État n’est pas la somme de deux impuissances — et deux négations ne feront jamais une nation.

Ce que Georges Naccache écrivit en ce 10 mars 1949 fut aussi scandaleux que la lettre adressée par l’archevêque Ignatios Moubarac, en 1947, à la Commission spéciale des Nations unies sur la Palestine. Le journaliste fut incarcéré et l’archevêque exilé. Dès lors, la vérité fut bannie du lexique politique libanais. Il fallait la cacher, la déformer, l’embellir par une hypocrisie sans bornes. Rien n’aura d’avantage précipité la mort du Liban et les souffrances des Libanais que la spoliation de cette vérité que Bachir Gemayel appelait de ses vœux.

Même les propos d’un pape purent être falsifiés pour servir la doctrine d’un Liban de compromis, dépourvu de mémoire et d’identité. Jean-Paul II n’avait jamais parlé d’un « message de coexistence », mais d’un « message de liberté », à l’heure où le Liban risquait d’être livré au régime totalitaire syrien. Cela n’empêcha pas les élites politiques et ecclésiastiques de déformer ses propos afin de les plier aux exigences de leur cruel manque de vision.

Elles ont préféré construire la nation en dépit du bon sens, des enseignements de l’histoire et des sciences politiques. Elles ont érigé ce que Georges Naccache appelait « un équilibre acrobatique » lorsqu’il écrivait, de manière ô combien prémonitoire : « Le premier choc précipitera la débâcle ».

Le patriarche Elias Hoayek

Parmi les prouesses de la falsification de l’histoire revient souvent le sixième point du questionnaire soumis au patriarche Elias Hoayek dans le cadre de la rédaction de la Constitution de l’État du Grand Liban de 1926. Le patriarche insista, il est vrai, sur une représentation parlementaire confessionnelle. Mais, contrairement aux interprétations actuelles, ce choix n’était pas motivé par une conception idéaliste de l’osmose entre les communautés ; il répondait au contraire à la volonté de protéger leurs particularités et d’éviter les risques de rivalités, comme il l’écrivit lui-même.

Cette représentation sur base confessionnelle n’était que l’expression partielle d’un modèle fédéraliste qui lui avait été suggéré par Robert de Caix de Saint-Aymour. Toutefois, ce fédéralisme ethnique, réduit au statut personnel, aurait dû être complété par un fédéralisme territorial qui, selon le diplomate français, constituait le seul mode de gouvernance susceptible de garantir la pérennité du jeune État.

Le multiculturalisme

La plus grande falsification de l’histoire concerne cependant le projet par excellence de cet illustre patriarche : le Grand Liban. Les élites politiques et une partie du haut clergé prétendent aujourd’hui que les Français auraient proposé au patriarche la création d’un État chrétien et que celui-ci l’aurait catégoriquement rejetée, insistant sur la vocation multiculturelle de ce pays, présenté comme un message de coexistence.

Or, les archives démontrent exactement le contraire. Des rayonnages du patriarcat de Bkerké à ceux du Quai d’Orsay, tout contredit ces interprétations élaborées sur mesure pour légitimer un modèle politique qui réécrit l’histoire afin de se maintenir.

Dans ses lettres au gouvernement français, Elias Hoayek ne cessait de souligner l’importance d’un État chrétien comme seule garantie d’un avenir stable et durable en Orient. Sa lettre du 15 juillet 1926 au ministre des Affaires étrangères Aristide Briand est on ne peut plus explicite. Dans cette lettre, qui fête aujourd’hui son centenaire, il refusa toute réduction du territoire.

S’inscrivant dans la logique de formation des États-nations au lendemain de la Première Guerre mondiale, il proposa la notion, aujourd’hui profondément choquante, de transfert de populations. Aussi révoltante qu’elle puisse paraître à notre époque, cette pratique était alors courante, comme il le rappela lui-même en citant les exemples des Balkans, de la Silésie polonaise et de la Cilicie arménienne.

Le traité de Lausanne

En 1923, le traité de Lausanne venait d’imposer, dans son article premier, « l’échange obligatoire des ressortissants turcs de religion grecque orthodoxe établis sur les territoires turcs et des ressortissants grecs de religion musulmane établis sur les territoires grecs ». C’est par de telles méthodes, aujourd’hui inconcevables, que furent tracées les frontières de plusieurs États modernes.

Sans porter le moindre jugement de valeur avec un siècle de recul, il s’agit de comprendre que le patriarche Hoayek cherchait à créer un pays culturellement homogène afin de garantir la paix, la stabilité et la sécurité. Il n’a jamais cherché à faire du Liban un laboratoire d’expérimentation du vivre-ensemble.

Le patriarche écrivit alors à Aristide Briand que « l’idée primordiale qui a présidé à la formation de l’État libanais était de constituer un État-refuge pour tous les chrétiens de l’Orient ». Il fut également explicite sur la nécessité de maintenir la présence française comme garantie pour les générations futures et qualifia son projet national de « foyer de fidélité à toute épreuve à la France ». Cette recommandation ne fut pas suivie par son successeur, Antonios Arida, qui rejoignit les mouvances indépendantistes, mettant son peuple en péril.

Le patriarche Elias Hoayek ne fut jamais partisan ni de l’indépendance totale et immédiate, ni du modèle multiculturel. La virtuosité avec laquelle l’histoire est aujourd’hui réinterprétée et la vérité embellie, à l’occasion de la béatification de ce patriarche, consiste à promouvoir un romantisme de la coexistence au détriment des vies brisées depuis plusieurs décennies, et qui continuent de l’être.

Ce leurre est contraire à la vision réelle et aux valeurs de ce saint patriarche qui, après avoir vécu le drame de Kafno – la Grande Famine –, avait trop vu la fragilité de la condition humaine pour accepter de compromettre l’existence des générations à venir.        

Commentaires
  • Aucun commentaire