Les rencontres entre chefs d’État revêtent toujours une importance particulière. Mais ces sommets diffèrent de par leurs objectifs, leur mise en scène et leurs résultats. Certains, tels que les réunions des dirigeants de l’OTAN, visent à raviver un sentiment d’objectif commun et à aplanir les tensions inévitables entre alliés. D’autres, à l’image d’un sommet entre les États-Unis et la Chine, cherchent à dégager des terrains d’entente et à gérer les différends dans une relation de rivalité. D’autres encore permettent de renouer des liens mis à mal par des désaccords passés, comme lors des visites de dirigeants pakistanais à Washington. Pour les diplomates de carrière, le sommet idéal, parce qu’il est le moins risqué, est celui où deux dirigeants partageant les mêmes vues se retrouvent pour consacrer des avancées obtenues ensemble et confirmer leur accord sur la suite des événements. La rencontre entre les présidents Trump et Aoun s’inscrit dans cette catégorie.
Joseph Aoun n’est que le troisième président libanais à être reçu à la Maison-Blanche, après Amine Gemayel et Michel Sleiman. Elias Hraoui avait, pour sa part, rencontré séparément les présidents Bush et Clinton à New York, en marge de l’ouverture annuelle de l’Assemblée générale des Nations unies. Si ce fait demeure rare, c’est parce que les présidents américain et libanais ont rarement été en phase durant la longue période de domination syrienne sur le Liban. Les Premiers ministres libanais, en particulier ceux qui s’efforçaient de contenir l’influence syrienne et iranienne, comme Rafic Hariri, Saad Hariri ou Fouad Siniora, étaient en revanche des visiteurs plus fréquents et mieux accueillis dans le Bureau ovale.
En effet, la redéfinition des rapports de force au Moyen-Orient et au Liban, favorable au rétablissement de la souveraineté de l’État libanais, a profondément changé la donne. Et en matière de relations internationales, le symbole compte. Pour le Liban, ce sommet marque un changement de cap et l’émancipation d’une tutelle imposée par l’Iran. Pour les États-Unis, il traduit la volonté présidentielle de contribuer à maintenir cette dynamique.
Au-delà de la visite elle-même, son calendrier revêt une importance particulière. Joseph Aoun a eu la sagesse d’attendre le moment opportun, afin de se présenter à Washington avec des résultats concrets plutôt qu’avec une simple liste de demandes — une erreur qui s’est révélée presque fatale pour d’autres visiteurs, comme le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Il est désormais en mesure de constater, aux côtés de Donald Trump, les avancées obtenues ensemble ces dernières semaines ainsi que les engagements pris avec Israël dans le cadre trilatéral du 26 juin.
L’heure sera ensuite venue de se concentrer sur les chantiers à venir. Le premier consiste à consolider les modalités d’un désarmement progressif, réciproque et conditionné du Hezbollah, du retrait des Forces de défense israéliennes (FDI) et du rétablissement de la souveraineté libanaise. Des enseignements ont été tirés du précédent cessez-le-feu. Le premier est que les Forces armées libanaises (FAL) ne pouvaient assumer seules la charge du désarmement. Le second est que le mécanisme de suivi basé à Naqoura s’était révélé trop passif et trop éloigné des réalités du terrain. D’où la nouvelle approche, fondée sur des zones pilotes servant de méthode progressive. L’accord prévoit en outre la création d’un Groupe de coordination militaire pour le Liban, réunissant les États-Unis, Israël et le Liban, chargé d’assurer activement la coordination, la vérification et la mise en œuvre des engagements, et non plus seulement leur surveillance. La récente visite au Liban du commandant du CENTCOM, l’amiral Brad Cooper, a sans doute permis de faire avancer les discussions techniques avec les responsables libanais. Les recommandations issues de ces échanges éclaireront les dirigeants lors de leur rencontre à Washington.
L’accord souligne également la poursuite de l’assistance américaine aux Forces armées libanaises. Il témoigne d’un engagement fort de l’administration Trump, tout en précisant, de manière limpide, que cette aide sera conditionnée à des résultats vérifiables. L’engagement des dirigeants libanais à restaurer pleinement la souveraineté du pays, à éliminer les armes et activités militaires illégales de l’Iran et du Hezbollah sur le territoire libanais, mais aussi à bâtir une relation pacifique avec Israël, mérite un soutien américain sans réserve afin d’assurer son succès. L’administration Trump et le président Aoun disposent ainsi d’arguments solides pour convaincre le Congrès américain d’accorder une aide substantielle aux Forces armées libanaises.
Le cadre trilatéral prévoit également une aide internationale substantielle à la reconstruction au Liban, d’abord dans les zones pilotes, puis à l’échelle nationale. Le sommet offrira une occasion propice pour évoquer cet effort et, peut-être, en lancer officiellement le processus. La conception de l’aide étrangère défendue par l’administration Trump repose sur le rôle moteur du secteur privé. Il faudra observer si la Development Finance Corporation et d’autres agences fédérales américaines sont prêtes à mobiliser des prêts concessionnels afin de libérer les capacités d’investissement du secteur privé pour reconstruire le Liban et consolider le processus de paix. Il conviendra également de surveiller les signes d’un engagement américain à mobiliser le soutien politique et financier des États arabes en faveur de cette entreprise.
Si les priorités immédiates demeurent la sécurité et l’aide humanitaire, le cadre trilatéral indique clairement que les parties n’entendent pas attendre avant d’engager, en parallèle, une dynamique orientée vers la paix. La visite du président Aoun constituera une occasion favorable pour préciser les modalités d’un tel processus et annoncer le lancement des groupes de travail chargés de négocier un accord global de paix et de sécurité.
L’Iran et le Hezbollah mettront tout en œuvre, dans la mesure de leurs capacités, bien qu’amoindries mais toujours réelles, pour faire échouer cette initiative. Il faut s’y préparer sans se laisser détourner par les violences et les actes terroristes qui demeurent leurs principaux instruments d’influence. Naïm Qassem, qui n’exerce aucun mandat national, a déclaré l’accord « nul et non avenu », comme s’il détenait une autorité supérieure à celle du président et du gouvernement libanais. Les dirigeants du Hezbollah ont attisé les tensions confessionnelles. Les violences de rue et les assassinats constituent leur modus operandi traditionnel, même s’ils semblent aujourd’hui susciter un soutien plus limité. Le Parlement libanais sera appelé, le moment venu, à examiner tout accord conclu avec Israël. C’est dans cette enceinte que les représentants élus du peuple apprécieront la portée des avancées obtenues. C’est ainsi que procèdent les démocraties souveraines — à la différence des États policiers théocratiques et des milices — lorsqu’il s’agit de déterminer ce qui sert au mieux les intérêts de la nation.



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