22 heures sans électricité: les raisons d'une nouvelle rechute d'EDL
©Ici Beyrouth

Les Libanais sont de nouveau confrontés à près de 22 heures de coupures d'électricité par jour. Si les fortes chaleurs estivales et un réseau vieillissant aggravent la situation, les causes de cette rechute sont avant tout financières et politiques. Faute de trésorerie, Électricité du Liban (EDL) a réduit sa production, renforçant la dépendance des ménages et des entreprises aux générateurs privés.

Dans un entretien accordé à Ici Beyrouth, le ministre de l'Énergie et de l'Eau, Joe Saddi, revient sur les raisons de cette nouvelle crise et expose les conditions d'un retour à une alimentation électrique durable.

Pas de blackout, mais une électricité sous perfusion financière

Premier message du ministre: le Liban n'est pas menacé d'un blackout général. Joe Saddi dément les rumeurs qui circulent depuis plusieurs jours, rappelant qu'un navire de gasoil, arrivé au large des côtes libanaises il y a une dizaine de jours, a bien déchargé sa cargaison. Ce ravitaillement mensuel permet, pour l'heure, d'assurer la continuité minimale de la production.

Mais cette mécanique reste suspendue à une condition essentielle: EDL doit être en mesure de régler ses fournisseurs dans les délais. Or, c'est précisément là que le bât blesse.

Les caisses de l'entreprise publique sont pratiquement vides. Faute de liquidités, EDL a dû réduire sa production électrique, ce qui explique le retour à près de 22 heures de rationnement quotidien.

Malgré cette dégradation, Joe Saddi refuse de revenir aux pratiques du passé consistant à financer ponctuellement EDL par de nouvelles avances du Trésor.

«Il n'est plus question d'endetter davantage l'État pour combler les déficits d'EDL», résume-t-il.

Depuis sa prise de fonction, à l'hiver 2025, le ministre a fait de l'autofinancement de l'établissement public le principe central de sa politique énergétique, rompant avec une pratique qui prévalait depuis des années.

Pourquoi les caisses d'EDL sont-elles à sec ?

Quelques jours avant le déclenchement de la guerre entre le Hezbollah et Israël, le 27 février dernier, la fourniture d'électricité atteignait près de neuf heures par jour, un niveau inédit depuis plusieurs années.

L'escalade militaire entre le Hezbollah et Israël a toutefois bouleversé les équilibres économiques sur lesquels reposait le plan de redressement du secteur électrique.

Le tarif du kilowattheure facturé par EDL est resté inchangé, alors que son modèle financier avait été construit sur un prix du gasoil d'environ 1.000 dollars la tonne. Or, le coût actuel du combustible dépasse désormais cette hypothèse d'environ 39%, réduisant fortement les marges financières de l'entreprise.

Conscient de cette évolution, Joe Saddi avait proposé, il y a deux mois, une révision des tarifs de l'électricité afin de préserver l'équilibre financier d'EDL et d'anticiper d'éventuelles perturbations des approvisionnements en carburant.

La proposition a toutefois été rejetée par le Conseil des ministres, le contexte de guerre rendant politiquement difficile toute hausse des factures.

À cette décision s'est ajoutée l'exemption de paiement accordée aux habitants des régions sinistrées. Une mesure socialement justifiée, selon le ministre, mais qui aurait dû être compensée par le budget de l'État.

«Lorsque l'État décide d'accorder des exonérations, c'est à lui d'en assumer le coût, et non à EDL ni aux autres abonnés», souligne Joe Saddi.

L'État, premier débiteur d'EDL

Paradoxalement, le plus mauvais payeur d'EDL est… l'État lui-même.  Au 31 décembre 2025, les administrations et établissements publics devaient plus de 268 millions de dollars à l'entreprise publique.

Depuis, cette dette continue de croître d'environ 12 millions de dollars par mois, portant aujourd'hui le montant des arriérés à près de 328 millions de dollars au 30 mai 2026, selon les estimations du ministère.

À titre d'exemple, l'Aéroport international Rafic Hariri devait, à la fin de 2025, à lui seul, près de 30 millions de dollars, tandis que les impayés de l'Office des eaux du Liban-Sud atteignaient 80 millions de dollars.

Le Premier ministre, Nawaf Salam, a certes demandé aux administrations publiques de régulariser leurs dettes envers EDL, mais cette directive est restée, jusqu'à présent, sans effet.

Pour desserrer l'étau financier, Joe Saddi propose un plan d'apurement progressif.

«J'ai suggéré un remboursement des arriérés à raison de 50 millions de dollars par mois», indique-t-il.

Le courant durable, à quelles conditions?

Pour EDL, les causes immédiates du rationnement sont clairement identifiées: capacité de production insuffisante, explosion de la demande estivale, hausse du coût des carburants et répercussions des tensions régionales.

Mais le problème est également technique. Selon l'entreprise publique, la stabilité du réseau exige une production d'environ 1.000 mégawatts. Or, la capacité actuellement disponible oscille entre 320 et 350 MW.

À titre de comparaison, les besoins du Liban sont estimés entre 2.500 et 3.500 MW en période normale, et peuvent atteindre 4.000 MW lors des pics de consommation estivaux.

Autrement dit, la production actuelle ne couvre qu'environ 10 à 15% de la demande nationale.

Cette insuffisance fragilise l'ensemble du réseau électrique, provoquant des variations de fréquence et de tension qui entraînent régulièrement la mise hors service d'équipements.

Pour Joe Saddi, la sortie durable de la crise ne passera ni par des avances ponctuelles du Trésor ni par des mesures d'urgence, mais par un assainissement financier d'EDL, le recouvrement des créances publiques et une tarification permettant à l'entreprise de financer durablement ses achats de carburant.

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